Léa Souchon et Joël Spiroux de Vendômois ne se connaissent pas mais pourraient être apparentés tant ils se ressemblent : mêmes yeux bienveillants agrandis par de larges lunettes rondes, même demi-sourire à la fois optimiste et lucide, mêmes intonations enthousiastes, presque ingénues, qui récitent toutefois des chiffres alarmants – « un réchauffement de 2 °C devrait créer 250 millions de réfugiés climatiques », « 750 000 personnes meurent chaque année à cause des particules fines en France », etc. –, même passion pour l’écologie et ses applications en médecine.
Car tous deux sont aussi généralistes. Mais de deux générations bien différentes : Léa Souchon, 30 ans, vient de soutenir sa thèse et de commencer sa carrière en tant que remplaçante dans une maison de santé parisienne, quand Joël Spiroux de Vendômois, 69 ans, a pris sa retraite il y a peu, après des années passées dans un cabinet qu’il partageait avec son épouse, en Normandie. Un écart d’âge qui s’exprime par des sensibilités différentes, aboutissant à un engagement bien dans son temps pour elle, plus avant-gardiste pour lui.
Entre prise de conscience viscérale et éveil intellectuel
Car, à l’heure où la conscience écologiste du Dr Spiroux de Vendômois s’est éveillée, la protection de l’environnement était encore un combat marginal.
Élevé à Madagascar au contact de la nature, le médecin se prend très jeune de passion pour les plantes et les animaux. « Enfant, je jouais avec les caméléons », raconte-t-il. Avant de s’orienter sur la médecine, le Dr Spiroux de Vendômois se destine à l’agriculture. « Je devais devenir technicien agricole, mais pendant mes études, j’ai vu la façon dont on maltraitait la terre et les animaux d’élevage, ce qui m’a paru insupportable », se rappelle celui qui, face à ce sentiment de révolte et à l’impossibilité matérielle de « reprendre une ferme », s’est finalement tourné vers la santé.
Au contraire, l’éveil à l’écologie du Dr Souchon apparaît d’emblée plus abstrait, ancré dans des problématiques de société suffisamment relayées pour atteindre la jeune fille dans son lycée des Yvelines. « J’ai commencé à m’intéresser au développement durable et à l’écologie à 16 ans », rapporte la généraliste. Elle se souvient d’idées qui lui « tombent dessus », d'une « très belle vision du monde » qui la poussent à monter un club d’écologie avec ses camarades, puis, après le bac et la première année de médecine, à s’engager pour l’environnement.
Santé environnementale et développement durable
La protection de l'environnement, c'est en effet pour elle le nerf de la guerre, une cause à laquelle elle se dévoue avant tout en tant que citoyenne, en adhérant à des associations telles que Greenpeace ou Zero Waste France et par des gestes quotidiens. « J’essaie de produire le moins de déchets et de manger le moins de viande possible, je n’ai pas de voiture », énumère-t-elle.
Mais Léa Souchon s’emploie également à faire entrer l'écologie dans le secteur de la santé. Aussi consacre-t-elle sa thèse aux pratiques de développement durable des libéraux de son arrondissement. « Dans une optique de santé planétaire et conformément à notre serment – primum non nocere –, nous nous devons, nous, médecins, de combattre le dérèglement climatique, pourvoyeur de nouvelles maladies vectorielles, de malnutrition, etc. ».
Pour sa part, c’est surtout en tant que médecin scientifique que le Dr Spiroux de Vendômois compte lutter, sinon directement contre la pollution, au moins contre ses effets sur la santé.
Le généraliste estime que trop peu de travaux scientifiques sont consacrés à la santé environnementale. D’où sa participation à diverses études et de nombreux engagements au sein d’associations œuvrant à faire avancer la recherche, à l’instar du Comité de recherche et d’information indépendantes sur le génie génétique (Criigen), qu'il préside, ou du Comité de recherche et d'information indépendantes sur les registres de santé (Criireg), qu'il a co-fondé avec l'ancienne ministre de l'Environnement Corinne Lepage.
Mais le Dr Spiroux de Vendômois entend aussi mieux diffuser les avancées de la science en matière de santé environnementale, surtout auprès de ses confrères. Il a notamment participé à la rédaction d’un guide sur les perturbateurs endocriniens à destination des libéraux, édité par l’Association santé environnement France (ASEF) et financé par l'URPS PACA, et à des colloques de santé environnementale.
Le médecin met aussi ce savoir à disposition de la justice, ultime agent de réparation. Et ce, dans le cadre de l’association Justice Pesticides, également co-fondée avec Corinne Lepage, ou des activités de son cabinet de conseil en santé environnementale, monté à sa retraite.
Une nécessité de formation
Quoi qu’il en soit, la santé environnementale ou le développement durable constituent des approches relativement savantes, qui nécessitent un apprentissage. Ainsi Léa Souchon participe-t-elle à des formations proposées par les associations auxquelles elle adhère. De son côté, Joël Spiroux de Vendômois a même passé un diplôme d’écologie humaine. Autant de connaissances que, une fois acquises, les deux généralistes cherchent à transmettre.
De fait, Léa Souchon prévoit, elle aussi, de concevoir un guide – cette fois de développement durable – à destination des libéraux de son quartier, et peut-être d’animer des ateliers sur le recyclage des médicaments auxquels participeraient des patients.
Au-delà des guides et colloques, le Dr Spiroux de Vendômois est impliqué dans l'enseignement puisqu'il propose des modules de DPC portant sur "la nutrition et l'environnement", "les perturbateurs endocriniens", "la procréation, la périnatalité et l'environnement", etc., et a créé, au CHU Henri-Mondor (Créteil), un DU de médecine environnementale.
Trouver le temps
Mais ces engagements requièrent du temps, denrée précieuse dans la vie de généralistes accaparés par leur profession. D’où la nécessité de s’organiser.
Si la passion de Dr Spiroux de Vendômois a changé sa pratique, et en particulier ses habitudes de prévention et certains de ses diagnostics, elle a aussi progressivement transformé son rythme de travail et son planning de consultations. Jusqu’à pousser le généraliste à libérer un tiers de son temps pour ses activités de recherche. « Mon épouse recevait mes patients quand je n’étais pas au cabinet », rapporte-t-il.
Léa Souchon, elle, n’a pas encore tout à fait trouvé l’équilibre, évoquant les contraintes imposées par les études de médecine. « En réalité, j'ai pour le moment seulement trouvé le temps de participer à quelques formations », admet-elle. Aussi semble-t-elle vivre la fin de son internat comme une libération. « Maintenant que ma thèse est finie, j’ai retrouvé un peu de temps et beaucoup de motivation. »
Des soutiens et interlocuteurs plus ou moins nombreux
Un regain d’énergie aussi insufflé par des rencontres inspirantes : c'est avec émotion que Léa Souchon raconte sa rencontre avec le Dr Julie Legrand, généraliste spécialiste du développement durable devenue sa directrice de thèse, et cite bien d’autres noms de jeunes médecins fort informés des effets de la consommation de viande sur la santé, de l'émergence d'une éco-anxiété ou encore de l’impact environnemental des prothèses. « Il s’agit encore d’individus relativement isolés, mais nous sommes de plus en plus nombreux », soutient-elle.
Une dynamique soutenue par la fac, qui commence à faire entrer l’écologie parmi les enseignements obligatoires. « Par exemple, l'Université de Paris vient d’ouvrir un cours sur les conséquences du réchauffement climatique sur la santé, ouvert aux étudiants de DFGSM 2/3 », indique Léa Souchon.
Une prise de conscience générationnelle que salue le Dr Spiroux de Vendômois, dont l’engagement aura été plus solitaire. « Oui, les notions se diffusent », reconnaît-il. Toutefois, le généraliste craint qu’il s’agisse d’un phénomène trop superficiel. « Pour obtenir des résultats, il faut aller plus loin », encourage-t-il.
Santé mentale des jeunes : du mieux pour le repérage mais de nouveaux facteurs de risque
Autisme : la musique serait neuroprotectrice chez les prématurés
Apnée du sommeil de l’enfant : faut-il réélargir les indications de l’adénotonsillectomie ?
Endométriose : le ministère de la Santé annonce une extension de l’Endotest et un projet pilote pour la prévention