Dans une société où l'âge de la maternité recule, l'autoconservation ovocytaire doit-elle être à la portée de chaque femme ?
La question fait débat et l'ouverture très encadrée de cette possibilité début 2016 – plus de quatre ans après la loi de bioéthique de 2011 – pour les personnes nullipares qui donneraient leurs gamètes n'a pas fait taire les questionnements. Partant d'un même constat, Académie nationale de médecine (ANM) et Comité consultatif national d'éthique (CCNE) ont rendu, à une semaine d'intervalle, des avis totalement opposés.
Une procédure pas anodine
Le constat est médical. La procédure de recueil des ovocytes comporte des contraintes et des risques. Elle implique une hyperstimulation ovarienne par antagonistes de la LHRH et des gonadotrophines recombinantes, suivie de l'administration d'hormones à doses croissantes sous forme d'injections répétées pendant 8 à 15 jours, accompagnée par un monitorage hormonal et échographique jusqu’au déclenchement de l’ovulation. Vient ensuite la ponction ovarienne, sous sédatifs ou anesthésie générale. Une démarche « jamais anodine, toujours pénible, qui expose à des complications rares (1 % sur 4 000 cycles de don), parfois sérieuses ou sévères », lit-on dans le rapport de l'Académie du 19 juin, qui liste : syndrome d’hyperstimulation ovarienne avec des kystes ovariens, éventuellement une ascite, des troubles hydro-électrolytiques, parfois des thromboses vasculaires. Selon l'ABM, en France, 2 à 6 événements indésirables par an sont répertoriés chez les donneuses d'ovocytes.
Les conséquences à distance de ces stimulations de l'ovaire et des périodes d'hyperestrogénie majeure pour le tissu mammaire sont mal évaluées ; le risque de cancer ne peut être écarté, ajoute le CCNE, le 27 juin.
Sans oublier qu'aucune grossesse n'est garantie surtout l'âge passant. Comme le rappelle le Pr Rachel Lévy, chef de service du laboratoire de biologie de la reproduction à Tenon, les chances de survie d'un ovocyte sont de 85 %-90 % de la stimulation à la décongélation via la vitrification ; puis de 60 % lors de l'ICSI (injection d'un spermatozoïde dans l'ovocyte), et une fois l'embryon fécondé, le taux de réussite (d'une grossesse donc) est de 30 à 40 %, dans les meilleurs centres.
Un décret « chantage » pour l'Académie
L'Académie de médecine part en campagne contre le décret du 15 octobre 2015 qui ouvre à un donneur nullipare (homme ou femme) la possibilité d'autoconservation de ses gamètes, « en vue d'une éventuelle réalisation ultérieure à son bénéfice d'une AMP ». Un « chantage, un leurre pour celles qui souhaiteraient conserver leurs ovocytes pour elles-mêmes », dénonce la rue Bonaparte, qui déplore que ces femmes doivent subir plusieurs cycles de stimulation pour obtenir les 15 à 19 ovocytes qui autorisent l'espoir d'une grossesse (car la règle de répartition des ovocytes assure la priorité au don).
L'Académie demande que cette loi « médicalement et éthiquement inacceptable car faisant courir des risques inutiles aux femmes » soit amendée, et que deux filières séparées soient instaurées, l'une pour le don, l'autre pour l'autoconservation ovocytaire.
À noter, l'académie se garde de parler d'indication sociétale et préfère écrire « non médicale » : « Pour nous, la prévention de l'infertilité liée à l'âge est une indication médicale, même si elle ne l'est pas encore pour le législateur », concède le Pr Nathalie Rives, présidente de la Fondation des CECOS et membre correspondant de l'Académie.
L'information avant tout
À l'inverse, le CCNE parle d'autoconservation « de précaution », et juge la balance bénéfice-risque négative. « S'il paraît légitime de faire courir les risques suscités dans le cadre de la prise en charge médicale d'une infertilité médicalement constatée ou pour le don altruiste, en est-il de même dans le cas d'une femme jeune sans problème de stérilité et qui dans la très grande majorité des cas n'aura pas besoin de ces ovocytes ? » s'interroge le CCNE ajoutant que rien n'est sûr pour les 1 % qui en auraient besoin.
Le CCNE insiste sur la pression sociétale qu'une ouverture de l'autoconservation à toutes induirait : « Cette nouvelle offre ne pourrait-elle pas constituer un élément d'un discours sur l'obligation d'avoir à se reproduire », questionne-t-il, craignant que des enjeux professionnels interfèrent avec la liberté de procréer.
Le débat est ouvert. Au sein du CCNE, sept membres, dont le Pr Francis Puech, ancien président du CNGOF, plaident pour la possibilité de conserver ses ovocytes autour de 35 ans (âge discuté par certains). Deux cents médecins dont les Pr Michaël Gynberg, René Frydman, Israël Nisand, publient dans « le Monde » une tribune en ce sens au nom du principe d'autonomie et de l'égalité homme-femme. D'autres spécialistes comme le Pr Bujan craignent de « créer de l'illusion ».
Seul consensus : l'urgence de mieux informer la jeunesse sur la fertilité. « Et sur l'impact délétère de l'environnement (stress, manque de sommeil, mauvaise alimentation, tabac, etc.) », interpelle le Pr Lévy.
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