L 'ABSINTHE, dans sa forme moderne, a vécu un siècle. Elle disparaît des bistrots français, et donc des distilleries (un millier environ), en 1915, sous la pression de l'académie de médecine et des ligues antialcooliques. Dans les cabarets, les chansonniers dénoncent, en musique, « l'eau de mort ». Les conseils généraux et municipaux appellent à la mobilisation pour « tuer la tueuse d'Hommes, l'hydre verte, mère des Apaches ». Les viticulteurs s'emparent de la formule du journal « le Matin » : « Pour le vin, contre l'absinthe. » En avril 1914, le général Lyautey « chasse l'absinthe du Maroc ». Dans les prétoires, on accuse la « fée verte » de transmettre la folie et de réveiller les instincts meurtriers.
Une molécule neurotoxique
Plus précisément, on incrimine la « thuyone », molécule neurotoxique de la Grandeabsinthe, en raison « des désordres "épilepsisant et convulsisant" qu'elle provoque », explique au « Quotidien » Marie-Claude Delahaye, auteur de « l'Absinthe, histoire de la Fée verte » (Berger-Levrault, 1983) primée par l'académie de médecine en 1986. Celle-ci, dans un premier rapport en 1900 différencie les « liqueurs naturelles » des « liqueurs artificielles », qui sont « déclarées particulièrement toxiques », rappelle « le Roman de l'alcool » (Seghers, 1986) du Dr Pierre Fouquet et Martine de Borde. Députés et sénateurs, pour leur part, se montrent modérés, voire indulgents avec la « boisson infâme ». Et c'est en pleine guerre qu'une loi, promulguée au « Journal officiel » du 17 mars 1915, comportant un article unique, interdit formellement « la fabrication, la vente en gros et au détail, ainsi que la circulation de l'absinthe et des liqueurs similaires ».
« Terminus, absinthe »
A l'origine, pourtant, cette plante herbacée, aromatique et amère, variété d'armoise, a bâti sa renommée sur des vertus médicinales. Les Egyptiens, les Grecs et les Romains l'utilisent en infusions. Au Moyen Age, le « vin d'absinthe » est des plus appréciés. Il faut attendre 1790 pour que le breuvage se transforme en élixir d'absinthe, grâce à Pernod, installé près de Neuchâtel, en Suisse, et ensuite à Pontarlier, dans le Doubs, en 1805. Le monde des lettres du XIXe siècle se laisse envoûter par les mystères de la Grande et de la Petite absinthe - du fenouil, de l'anis vert, de l'hysope, de la coriandre, de la badiane, de la mélisse, de la tanaisie, de la menthe, de la citronnelle et de l'angélique macérés dans de l'eau-de-vie à 80°, puis distillés jusqu'à obtention d'une liqueur à 68°. Zola, en ce qui le concerne, s'en tient au réalisme des ravages de l'absinthisme. Quant à Manet, en 1859, Degas en 1876, et même le postimpressionniste Picasso dans une de ses toiles, ils suggèrent par petites touches la cuillère à trou reposant sur le col d'un mazagran. Sept à huit volumes d'eau fraîche, goutte à goutte sur un demi-sucre, pour une ration d'absinthe, suffisent à troubler le philtre, chantent, par ailleurs, les affiches de la Belle Epoque : « L'absinthe Cusenier Oxygénée, c'est ma santé », ou encore « Terminus, absinthe bienfaisante ».
A cette époque, « on respire, le long des boulevards de Paris, cette odeur d'absinthe qui flotte et parfume l'air entre 6 h et 7 h du soir », rapporte Marie-Claude Delahaye dans « l'Absinthe, muse des poètes ». La France, qui compte 480 000 débits de boissons en 1909, soit sept fois plus qu'aujourd'hui, « en boit plus que le reste du monde ». « Nos pères ont encore connu le temps où l'absinthe était une boisson élégante : aux terrasses des cafés les vieux guerriers algériens et les bourgeois oisifs consommaient ce breuvage louche à odeur de dentifrice. Le mauvais exemple venant d'en haut, peu à peu l'absinthe s'est démocratisée. A la sortie des ateliers, sur les places, dans les rues, en été, nous sommes pénétrés du relent anisé de toutes les "demies" dégustées », écrivait en 1908 le Dr Ledoux, de Besançon.
La prohibition reste
« une bonne chose »
Aujourd'hui, après 85 ans de prohibition réussie la « fée verte » refleurit, suffisamment pure pour qu'un filet d'eau la trouble, comme le disait Alphonse Allais, un connaisseur. Importée d'Italie, comme d'autres plantes entrant dans sa composition, la Grande absinthe est dosée à 4 mg de thuyone par litre, conformément aux normes actuelles du Conseil de l'Europe (10 mg/l maximum), et la muse de Verlaine revit dans une grande distillerie de la région parisienne depuis juillet 2000. Marie-Claude Delahaye, qui a mis l'absinthe en musée à Auvers-sur-Oise (Val-d'Oise)*, patrie des impressionnistes, veille au respect de la tradition. Et « Green Utopia », une entreprise anglaise, en est le diffuseur, sur Internet, www.eabsinthe.com, auprès des seuls sujets de Sa Majesté, légalement autorisés à en déguster. « La Fée absinthe » (68°) est vendue en bouteille de 70 cl. Sur l'étiquette figure un il rouge et vert, une « impression de soleil levant », entouré de rayons gris.
Pour Marie-Claude Delahaye, devenue historienne de la « fée verte » par inadvertance - elle est « tombée, en chinant, sur une cuillère à trou » - « c'est une très bonne chose que l'absinthe soit interdite. Elle fait partie du XIXe siècle, et à ce titre relève désormais du mythe ». « Il y a suffisamment d'alcools à boire, conclut Madame la conservatrice, maître de conférence en biologie cellulaire à l'université parisienne Pierre-et-Marie-Curie ; y compris des ersatz de Muse des poètes à 55°, baptisées Absente et La Versinthe. »
* Ouvert les samedis et dimanches. Tél. 01.30.36.83.26.
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