Juillet 2015. Réunion de la commission du Développement durable au Sénat. Jean-François Mayet, élu Les Républicains de l’Indre, prend la parole à propos de la désertification médicale, attribuant en partie ce phénomène à « la féminisation, puisque 75 % des nouveaux diplômés sont des femmes ». C’est alors qu’il lâche une phrase qui déclenchera une petite polémique estivale : « Or nonobstant l'égalité, elles sont quand même là pour faire des enfants… »
Les commentaires se sont bien sûr concentrés sur le caractère outrancier et sexiste de cette déclaration. Mais celle-ci est aussi révélatrice d’un état d’esprit largement répandu, qui repose sur deux présupposés : premièrement, les femmes médecin travailleraient moins que leurs confrères masculins. Deuxièmement, cela constituerait un problème. Ces deux affirmations sont en partie vraies, mais elles méritent discussion.
Un peu moins, mais beaucoup quand même…
Tout d’abord, les données permettant d’affirmer que le temps de travail des femmes médecin est inférieur à celui des hommes sont anciennes et parcellaires. En 2001, une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la Santé estimait par exemple qu’une femme médecin travaillait en moyenne 6 heures et 11 minutes de moins par semaine qu’un homme. Un chiffre à rapporter à une durée de travail « de référence » (c’est-à-dire celle d’un généraliste libéral masculin sans enfants) de 47 heures et 22 minutes.
En 2016, le « Portrait des professionnels de santé » de cette même Drees estimait que le temps de travail hebdomadaire d’une généraliste était de 10 % inférieur à celui d’un confrère. À l’hôpital, une étude bien plus ancienne de l’Ordre des médecins estimait en 1990 que le différentiel entre PH hommes et femmes était également de 10 %. « La différence de temps de travail se situe surtout en début de carrière, parce que les femmes s’arrêtent pour la grossesse et s’occupent souvent plus des enfants », commente le Dr Christine Bertin-Belot, présidente de l’association Femmes médecin libéral. « Mais sur une vie entière, les choses se lissent : une fois que les enfants sont élevés, les femmes travaillent comme tout le monde. »
Et demain ?
D’ailleurs, si l’on compare ce que l’on sait du temps de travail des médecin à celui de la population active, on se rend compte que le différentiel hommes-femmes est plutôt moins marqué dans la profession qu’ailleurs. En 2017, un rapport de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) sur l’égalité hommes-femmes chiffrait la durée annuelle effective du temps de travail pour les hommes salariés à temps complet à 1 707 heures, contre 1 578 pour les femmes (7,6 % de moins). Et chez les non-salariés, population qui se rapproche le plus de celle des généralistes libéraux étudiés par la Drees et l’Ordre, la différence est beaucoup plus marquée : 2 244 heures pour les hommes, contre 1 820 pour les femmes (18,9 % de moins).
Autre limite au cliché de la femme médecin qui quitte son cabinet à 16 heures pour aller chercher ses enfants à l’école : la différence de durée de temps de travail entre médecins homme et femme semble masquer celle qui existe entre les générations.
« Les jeunes médecins qui s’installent actuellement sont tous dans le désir de travailler moins d’heures, hommes et femmes confondues », remarque Christine Bertin-Belot. « Leur désir est plutôt de travailler 45 heures que 55, ils sont moins disposés à se faire bouffer leur temps, et je pense qu’ils ont raison. » Ne le dîtes surtout pas au sénateur Jean-François Mayet : il pourrait commettre un nouveau dérapage verbal et se mettre les associations de jeunesse à dos.
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