Médecine de ville : après l'année perdue, l'année impossible ?

Publié le 07/01/2001
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L' ANNEE qui vient de s'achever aura été, pour la politique de santé ou du moins pour la politique de maîtrise des dépenses d'assurance-maladie, une année perdue. L'année qui commence pourrait bien être une année impossible.

Si l'on excepte la mise en œuvre d'une réforme dont la portée, la valeur symbolique et les conséquences sont essentielles - l'instauration de la couverture maladie universelle -, l'année 2 000 aura été celle du laisser-faire. Dans le domaine de la médecine de ville, l'amélioration globale des comptes sociaux aurait pu être mise à profit pour élaborer un système de maîtrise de dépenses plus acceptable par les praticiens et plus efficace que l'actuel. Au lieu de cela, Martine Aubry a estimé qu'il était urgent de surseoir et a laissé en vigueur le mécanisme des lettres clés flottantes dont on pressentait bien, comme l'avait souligné, en son temps, Gilles Johanet, directeur de la CNAM, qu'il serait économiquement inefficace. Et dont on savait bien qu'il ferait descendre les médecins dans la rue. Occupée par d'autres dossiers, Martine Aubry a laissé en jachère le secteur des soins de ville. Et le gouvernement a finalement perdu sur tous les tableaux puisqu'il n'a obtenu ni la paix sociale avec les médecins ni la maîtrise des dépenses.

Pression économique

L'histoire ne repassant pas les plats, Elisabeth Guigou va être confrontée, cette année, à une conjoncture beaucoup plus délicate. La situation financière de l'assurance-maladie risque de s'aggraver. Gilles Johanet a déjà tiré le signal d'alarme en soulignant que le montant des dépenses de l'an 2000 sera finalement supérieur à l'estimation retenue par le gouvernement lorsqu'il a élaboré le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2001. Résultat : les objectifs fixés pour 2001 ne correspondront pas à une augmentation de 3,5 % par rapport aux dépenses 2000, comme cela a été annoncé, mais à une évolution moins importante. Et ils auront donc beaucoup moins de chances d'être respectés. D'autant que les hypothèses retenues à moyen terme par le gouvernement semblent optimistes. Les pouvoirs publics envisagent en effet une hausse moyenne des dépenses d'assurance-maladie de 1,5 % par an en volume jusqu'à 2003. Dans un document passé relativement inaperçu, les experts de l'Observatoire français des conjonctures économiques jugent plus vraisemblable un taux d'évolution de 2,5 % par an d'ici à 2005 et n'excluent pas un « dérapage» pouvant aller jusqu'à 4 % par an (ce qui se traduirait, en 2005, par la perte d'un demi-point de PIB par an).
Bref, la pression économique va s'accroître sur le gouvernement. Et Elisabeth Guigou se retrouvera dans une situation pour le moins inconfortable. Celle de laisser filer des dépenses au risque de compromettre le redressement des comptes sociaux, présenté naguère comme l'un des fleurons de l'action gouvernementale. Ou celle de prendre des mesures impopulaires à quelques mois des législatives. Baisser les tarifs des médecins à six mois des élections ne serait pas électoralement du plus bel effet, même si les socialistes n'accordent pas au corps médical l'influence électorale, vraisemblablement surévaluée, que lui prête l'opposition.
On comprend, dans ces conditions, l'importance que semble accorder la ministre à la rencontre prévue le 25 janvier avec les professionnels de santé. On voit mal cependant comment cette réunion et celle qui suivront permettront d'apaiser rapidement le malaise de praticiens libéraux et de mettre en place un mécanisme de régulation des dépenses plus efficace. Le temps perdu ne se rattrape pas.

Bruno KELLER

Source : lequotidiendumedecin.fr: 6829