L A polémique couvait depuis la guerre du Golfe, en janvier-février 1991. C'est lors de ce conflit que l'état-major américain avait expérimenté ces nouvelles armes, qui se sont révélées d'une remarquable efficacité contre les blindages : des obus flèches à uranium appauvri (UA), un métal lourd qui n'est pas utilisé pour sa radioactivité, inférieure de 20 à 40 % à celle de l'uranium naturel, mais parce que sa densité record, supérieure même à celle du tungstène, permet de percer tous les blindages connus, bien mieux qu'avec un obus classique.
Des voix s'étaient alors élevées outre-Atlantique pour réclamer l'interdiction de ces armes qualifiées rapidement de radioactives, en affirmant que l'inhalation d'oxyde d'uranium libéré dans l'air par ces obus, lors de leur explosion, est toxique et dangereuse à long terme pour la santé humaine.
Hypothèses variées
Mais le Pentagone n'a pas fléchi sous la polémique. Seules à en faire usage, les forces américaines ont tiré 10 000 obus à UA pendant la guerre de Bosnie, en 1994-1995, et 31 000 de ces mêmes munitions pendant la guerre du Kosovo, début 1999.
Si, parmi les 100 000 anciens soldats américains, canadiens et britanniques affirmant souffrir du mystérieux syndrome du Golfe, des hypothèses variées ont été agitées (vaccinations multiples, antidote aux gaz toxiques comme le bromure de pyridostigmine, cocktail de fumées toxiques et utilisation de munitions à uranium appauvri), cette dernière piste n'était nullement privilégiée.
Pour ce que l'on appelle aujourd'hui le syndrome des Balkans, c'est le contraire. L'UA est même le seul facteur incriminé. En France, dès juin 1999, un « groupe d'études » était créé par le ministère de la Défense. Avec le concours de spécialistes du Commissariat à l'énergie atomique, des médecins du Service de santé des armées étudiaient les quatre cas de leucémie déclarés chez des anciens combattants envoyés dans les Balkans. « Pour l'instant », affirme le ministre de la Défense, Alain Richard, les résultats des recherches effectuées sur un lien éventuel entre ces cas et l'utilisation par l'OTAN d'armes à uranium appauvri « sont négatifs ». Mais, ajoute prudemment le ministre, « nous poursuivons les études sur ce point et nous allons participer au débat au sein de l'alliance (atlantique) ».
Car débat il y aura demain, à l'occasion de la rencontre informelle de l'OTAN, organisée à Bruxelles. Les plus véhéments autour de la table seront les représentants italiens. Avec huit décès des suites de leucémie chez d'anciens combattants, la péninsule, qui totalise le plus grand nombre de morts suspectes, est en proie à une polémique politique, de nombreux élus mettant en cause pêle-mêle, le gouvernement, l'OTAN, le ministère de la Défense et toutes les institutions concernées. D'où l'initiative prise par Giuliano Amato, le chef du gouvernement, qui « somme » l'OTAN de fournir des explications sur les dangers de l'UA. « C'est une affaire vraiment très délicate, a-t-il commenté. La solidarité indiscutée envers l'Alliance n'autorise ni réticences, ni omissions ».
Une position partagée par Alain Richard, qui, en appelant à « l'objectivité et à la transparence », demande que les Américains « ouvrent leurs dossiers (...) parce qu'ils ont plus d'expérience que nous sur l'usage de ces armes. »
L'Europe des gouvernants serre les rangs, face à la tourmente de ses opinions publiques. Dans un communiqué, la Commission de Bruxelles déclare « partager les préoccupations des différents gouvernements qui se sont exprimés et elle examine les moyens à sa disposition pour aider à résoudre le problème ». Et le ministre suédois de la Défense, Bjorn von Sydow, dont le pays exerce la présidence de l'Union européenne depuis le début du mois, d'estimer qu'une « action urgente » s'impose pour analyser les problèmes.
Les leucémies en hausse en Bosnie
Sur ce qui fut le théâtre des affrontements, en Bosnie-Herzégovine, le ministre de la Santé de la Fédération croato-musulmane fait état d'une progression du nombre des cas de cancer en 1999, avec une moyenne de 10,4 leucémies sur 100 000 habitants, contre 6,24 en 1998. En Yougoslavie, en revanche, ni les mesures prises à proximité des cinq zones de la fédération contaminées par l'UA, ni le contrôle médical des populations n'ont montré, jusqu'à présent, de conséquences sur la santé des habitants, a déclaré un haut responsable de l'armée. Médecins sans Frontières, qui était présente notamment au Kosovo, ne signale aucune observation d'un nombre anormal de cas de leucémie, ni ne rapporte aucune remontée de terrain sur la question.
Le Pentagone, selon son porte-parole, « ne voit pas de raison de santé d'envisager un moratoire » sur l'uranium appauvri, comme le demandait le président de la Commission européenne, Romano Prodi : « Nous n'avons pas trouvé d'effets de santé particuliers sur les militaires américains ayant servi en Bosnie et au Kosovo », a-t-il expliqué.
Un spécialiste de l'IPSN : « Accuser l'uranium est la solution de facilité »
Directeur des recherches à l'Institut de protection et de sûreté nucléaire (IPSN), ancien chef du laboratoire de toxicologie et de cancérologie expérimentale, Henri Métivier, qui a consacré l'essentiel de sa carrière de chercheur à l'étude des effets de l'uranium, du plutonium et du neptunium sur l'organisme humain, peine à contenir son « effarement » devant « la gamberge médiatique » sur le lien proclamé entre les cas de leucémie diagnostiqués chez les anciens combattants des Balkans et l'uranium appauvri.
« L'uranium est connu médicalement de longue date, explique-t-il. Il était utilisé dès le XIXe siècle pour faire chuter le taux de sucre dans le sang en créant une pathologie rénale. L'uranium appauvri ne diffère guère de l'uranium. Il est de 20 à 40 % moins radioactif que lui et présente la même toxicité chimique, qui s'attaque surtout aux reins.
« Lorsque les obus explosent, ils diffusent des particules lourdes d'oxyde d'uranium qui retombent rapidement sur un périmètre très limité. Leur inhalation expose à des risques tardifs de cancer des poumons et de cancer des os, après un délai d'au moins quinze à vingt ans.
« S'agissant du risque de leucémie, il suppose une exposition extérieure complètement improbable et telle que le sujet aurait tenu longuement en main les armes. Et pour que la toxicité atteigne la moelle, un délai de 8 450 jours, environ vingt ans, serait nécessaire.
« Sur les ouvriers qui travaillent dans les mines d'uranium, si on a diagnostiqué depuis cinquante ans des cancers des poumons, ceux-ci sont dus au radon ou au tabac. Pas à l'uranium. Et le taux de leucémies dans ses populations n'est pas supérieur à celui de la population générale. »
« Bref, conclut Henri Métivier, affirmer que les leucémies des militaires ont un lien avec l'uranium appauvri est une solution de facilité. Il faudrait étudier d'autres facteurs, bien plus leucémogènes, comme les hydrocarbures ou les bombardements d'usines chimiques qui ont conduit à de graves pollutions.
« En tout état de cause, sans atteinte néphrologique constatée, il est exclu que l'uranium appauvri soit à l'origine de ces leucémies. »
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