Monsieur le président,
Voilà déjà quelques années que vous intervenez dans des tribunes publiques, au titre de votre présidence de la FHF, pour conseiller au mieux, pour fustiger au pire, le monde médical libéral, l’instrumentaliser souvent, et le faire passer, à vous suivre, dans vos discours, pour être, intellectuellement, quelque peu indigent.
Vous savez mieux que personne ce qui est bon pour le corps médical libéral, pour son métier et bien sûr pour son avenir.
Il est fascinant de voir combien et comment le métier de médecin généraliste conserve finalement de prestige et d’aura, à travers ces réactions improbables, comme les vôtres, qui expriment en creux, on ne sait quelle fixation émotionnelle…
Il est de bon ton également à votre niveau d’asséner des chiffres, qui sont censés crédibiliser un discours, quant à connaître comment vous arrivez à ces chiffres…
Il en va ainsi des 43 % d’actes, pourquoi pas 38 %, qui pourraient être faits par les généralistes, s’ils s’en donnaient la peine, s’ils étaient conscients de leur « responsabilité collective », etc. Pas moins ! ?
Alors bien sûr il faut quand même vous dire que les médecins généralistes, depuis toujours, et dans les conditions professionnelles difficiles qui leur sont faites, n’ont certes pas attendu, vos injonctions, pour assumer leurs responsabilités, vis-à-vis des populations et des soins qu’ils leur apportent, et ce de manière normale et naturelle.
Les médecins généralistes font leurs devoirs
Il ne suffit pas comme vous le faites de se gaver de mots et d’expressions sur l’air du temps, « améliorer concrètement l’accès aux soins » « lutter contre les inégalités de santé » et d’autres déclamations et incantations du moment, comme votre « responsabilité populationnelle », qui réinvente l’eau chaude, pour avancer vers quoi ?
Les médecins généralistes libéraux assurent très largement leurs devoirs de médecins vers tous, leur rôle de garants des soins pour tous, leur obligation de premier gestionnaire de l’assurance maladie, au chevet du malade, bien et dûment : qui peut en dire autant en conscience ?
Puisque les chiffres font partie de votre bagage médiatique, voyons voir les chiffres susceptibles de vous intéresser dans le cadre de la FHF. 25 millions de personnes passent aux urgences par an, plus du tiers de la population française, ce qui veut dire qu’en 3 ans tout le monde y passe ??! Cela est totalement anormal et signe une faillite complète en termes de gestion médicale, ridicule dans les faits, complètement surréaliste sur le plan financier.
90 % de ces actes ne sont pas des urgences
Quand on peut écrire sans états d'âme que le tiers de la population française passe chaque année aux "urgences", et trouver cela quasiment normal : il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. On n'entend pas du tout la FHF sur ce dossier.
On doit aborder avec clarté, et lucidité, les problèmes posés par les dérives opérationnelles des Samu et smur de France, dont deux interventions sur trois n’ont aucune justification médicale, établies en auto prescription, sans aucuns contrôles ni évaluations, au tarif toujours maximum même sur une intervention inadaptée, et que l’on facture allègrement, même aux morts de quelques jours.
Est-il normal qu’une urgence médicale en France, pour un traitement identique (une urgence donnée correspond à un traitement univoque ) voit son échelle de coût aller d’un facteur 1 à un facteur 65 et plus selon qu’elle est traitée de manière libérale ou hospitalière ? Où est la FHF sur ces dérives financières ?
90 % des actes des services d’accueil des urgences ne sont pas des urgences depuis 23 ans Qu’a fait la FHF pour freiner ce phénomène ? 80 % des malades sortent sans leurs examens, quasiment sans diagnostics, parfois et trop souvent sans ordonnance, tous ces examens sont perdus, comme jetés. Qu’a fait la FHF depuis 30 ans pour remédier à ce constat ?
Tous les chiffres de fréquentation des services d’urgence sont pléthoriques mais archifaux, tout le monde le sait mais on continue à les afficher très officiellement, cela ne gêne en rien la FHF ?
La fiction de la saturation
Dès que le décret de mai 1995 et sa signature, autorisant les services d’accueil des urgences à faire de la médecine générale, furent acquis, tous les services d’accueil des urgences à tout l’hexagone, ont décidé de faire passer toutes les entrées des hôpitaux (programmées ou non ) par les services d’accueil des urgences. Tout ceci n’a été fait que pour gonfler artificiellement les bilans d’activité, et pleurer après les budgets additionnels, des sommes considérables ont ainsi été englouties à fonds perdu pour arriver au résultat actuel : le tonneau des Danaïdes !
Et la fiction de la saturation des services d’accueil des urgences et d’une suractivité totalement délirante perdure jusqu'à ce jour, très savamment entretenue à chaque occasion et au gré des saisons, alors que l'on fait juste par ce biais tourner le compteur à toute vitesse, en l’alimentant avec n’importe quoi, en obtenant des chiffres journaliers outranciers et ne correspondant à aucun réalité. L'administration de la santé continue à véhiculer ces notions biaisées dans tous ses rapports officiels, qui affichent de pleines pages de chiffres totalement faux : pour quelle honnêteté ? Pour quel souci réel de gestion ?
Gabegie hospitalière
Qui se moque de qui ? 30 % au moins des examens effectués dans les SAU sont obligatoirement refaits, dans d’autres conditions de correction, dans les jours suivants par le monde médical libéral : car il nous faut bien savoir.. !! Cela vient donc s’ajouter à la gabegie hospitalière des urgences, payée à guichets ouverts par l’UNCAM… Voilà pour l’interdépendance vraie entre hôpital et médecine de ville.
Pourra on attendre encore une remise à plat complète de ce dossier, où le gaspillage est immense, pharaonique, il s’agit de plusieurs milliards d’euros que l’on jette dans le caniveau chaque année, et dépensés en pure perte, pour rien… On se demande encore comment ce dossier et sa résolution n’est toujours pas une urgence totale et nationale !!? La FHF est ici muette. Et notre responsabilité collective de médecins, témoins ahuris de toutes ces dérives financières, sans gestion médicale, sans contrôles aucuns, est d’abord celle d’en parler.
Dans ce domaine tout le monde en rajoute dans la connotation morale, pour des motifs variés : les malades pour excuser tous leurs débordements, et les responsables hospitaliers pour en demander toujours davantage et expliquer les dérives « qu’ils ne peuvent refuser » au titre du devoir moral.
Et au cours de ces 30 ans il a bien fallu faire sauter quelques verrous. Le premier a été acquis rapidement à travers la manipulation de quelques textes, où les centres 15 structures initialement prévues pour être une sorte de holding de tête de tous les moyens de secours de France se retrouvaient eux-mêmes redevenus simples moyens des Samu pour en assurer le clientélisme établi de ceux-ci sous la phrase gratuite du « Samu-centre 15 : appelez le 15 ».
Les médecins hospitaliers bien assis dans leurs fauteuils de directeurs de Samu ont ainsi conduit au massacre général de tout ce dossier aidé en cela à jet continu par des administratifs de la santé qui ne considèrent comme existants que les acteurs de l’urgence publique, et par les politiques qui n'y comprennent rien, s'en désintéressent le plus souvent mais trouvent ce gadget « moral » de l'urgence très électoral.
Aucun contrôle
L’urgence hospitalière met en avant sa posture morale de l'urgence pour échapper à toutes règles comptables et de simple gestion commune. L'intouchabilité de l'urgence hospitalière va durer ainsi jusqu'à quand ?
Toutes ces dérives opérationnelles de l'urgence hospitalière, sa Politique hégémonique à tout va, ( l’urgence libérale devenue « l’urgence préhospitalière » il fallait oser .. ) ont été alimentées très largement par un environnement spécial, unique dans le paysage de l’assurance maladie, et qui consiste pour ce service à vivre sans contrôles médicaux aucuns, sans contrôles de gestion, et en étant payées à guichets ouverts par l’assurance maladie, sur des auto-prescriptions d’interventions, au tarif maximum permanent.
L’urgence hospitalière a depuis 30 ans bénéficiée de plans quasi annuels sur les urgences, un par Ministre concerné, avec des dotations supplémentaires annuelles constantes. Tout le reste est du vent. Et il s'en brasse beaucoup en ce moment dans notre milieu médical et particulièrement au niveau de la FHF reconnaissons-le.
Il est là sous nos yeux un des plus importants gâchis humain et financier de ces dernières années qui vient conclure ce vaste dossier - massacré - de l'urgence libérale de proximité.
Les médecins sapeurs-pompiers libéraux ont disparu
Et dans le même temps on a déconstruit très méthodiquement le magnifique réseau de médecins d’urgence libéraux qu’étaient les médecins sapeurs-pompiers libéraux, « les secours des premières minutes, celles qui comptent double » jusqu’à le faire disparaître, au prétexte qu’il fallait éliminer le seul service libéral ayant les mêmes prérogatives médicales que les Samu et donc vécu comme concurrent direct. Ensuite on n’a surtout rien fait pour pérenniser et organiser le support des bonnes volontés médicales libérales en garde : aucune prospective, aucune revalorisation réelle, aucun financement cohérent, aucun partenariat abouti.
Les médecins sapeurs-pompiers libéraux qui étaient les garants du premier secours de proximité à toute la France, et permettaient par leur présence active à l’urgence hospitalière de travailler dans de bien meilleures conditions, et d’avoir ainsi le beau rôle du renfort à moindres frais, ont disparus et l’urgence hospitalière se retrouve dans toute sa nudité opérationnelle. L’urgence hospitalière est une urgence à un coup ( un appel : un véhicule ), et au-delà de 15 km de distance ce n’est même plus du secours médical mais bien du ramassage secouriste qui signe le constat d’une faillite cinglante.
Le défaut de présence médicale libérale qu’on l’appelle garde ou permanence des soins n’est pas la cause première de l’encombrement des services dits d’urgence.
Mais elle est bien le résultat conjoint de l’irresponsabilité des mentors de l’urgence hospitalière, seuls interlocuteurs des politiques en ce dossier, et de l’appel d’air créé à marche forcée par l’offre hospitalière des services d’accueil des urgences, en quête de budgets…
Indispensable remise à plat
Le déséquilibre de ce dossier est accablant, il était donc fatal à terme que les médecins libéraux après avoir beaucoup donné en ce domaine votent avec leurs pieds et quittent ce domaine précis.
Tout ceci pour dire qu’il faut en finir avec ces faux-semblants et ces discours biaisés et que l’on ne résoudra pas le problème de cette permanence des soins et des urgences même au plan économique par une seule redéfinition de la place du médecin généraliste libéral, mais bien surtout par l’indispensable remise à plat de l’urgence hospitalière, qui doit revenir à une gestion économique véritable dont nous sommes très loin, à une gestion médicale et à une évaluation médicale qui sera cruelle, et à des contrôles normaux, sous références médicales, de l’assurance maladie.
Toute l’attitude qui consiste à alimenter plus un secteur aux dépens de l’autre, à déséquilibrer ce dossier ne résoudra rien : nous nous trouvons dans cette très exacte prospective depuis 30 ans pour le résultat insigne et des impérities à l’infini qui s’étalent sous nos yeux. Pour un coût situé entre 4 et 5 milliards d’euros par an, gaspillés totalement, jusqu’à quand, Monsieur le Président de la FHF ?
Pour finir, n’est-il pas temps pour la FHF de se consacrer enfin à ses problèmes et prospectives propres, qui forment déjà une large matière à réflexion, que de continuer à épiloguer sur et autour des médecins généralistes libéraux, qui sont assez grands pour se prendre en charge…
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