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La réalité mixte se fait une place en chirurgie

Publié le 13/07/2023
La réalité mixte se fait une place en chirurgie

L’intervention est personnalisée en fonction de la morphologie des patients
Hopital Avicenne/AP-HP

Depuis environ cinq ans, la réalité mixte, cette technologie hybride qui fusionne des contenus virtuels en 3D au monde réel par le biais d'un casque, a fait son entrée au sein des services de chirurgie. Principalement utilisée pour la planification, elle sécurise la prise en charge des patients, malgré des limites à dépasser.

En 2017, le Pr Thomas Grégory, chef de service de chirurgie orthopédique et traumatique de l'hôpital Avicenne (AP-HP), s’illustrait au cours d’une opération chirurgicale assistée par un casque de réalité augmentée, le HoloLens de Microsoft.

Des modèles en 3D d’imageries de sa patiente étaient projetés dans son casque, donc devant lui, pendant qu’il échangeait, via Skype, avec quatre autres chirurgiens situés en Corée du Sud, aux États-Unis et en Grande-Bretagne. « Ce casque est pour moi ce qui nous manquait en tant que chirurgien, car il nous permet de disposer de tout ce dont on a besoin pour être le plus performant possible au bloc opératoire », souligne le Pr Grégory.

Véritables ordinateurs dotés d’une carte mémoire, d’une carte graphique, de wifi et de Bluetooth, ces casques permettent aux chirurgiens, en fonction des plateformes applicatives, de disposer directement dans leur champ de vision, de toutes les informations intégrées dans le logiciel par des algorithmes d’intelligence artificielle. « Jusqu’à présent, les chirurgiens, exerçant en milieu stérile, étaient privés de la révolution apportée par les technologies de l’information et de la communication, au sein de leur bloc », rappelle Thomas Grégory. Désormais, en y ayant accès, leur autonomie est accrue.

L’usage pour la planification

Dans la pratique courante, la valeur ajoutée des plateformes applicatives utilisées avec des casques de réalité mixte n’est plus vraiment remise en cause en chirurgie. « Ces technologies innovantes offrent une optimisation du geste opératoire et permettent une meilleure précision de la zone traitée », indique le Dr Gabriel Saiydoun, chirurgien thoracique et cardiovasculaire à l'hôpital Henri-Mondor (AP-HP) et président du Conseil national des jeunes chirurgiens.

« La réalité mixte est une véritable révolution qui a changé ma pratique, ma façon de l’aborder, la logistique, les interactions avec les équipes paramédicales et l’approche médico-économique, poursuit le Dr Marc-Olivier Gauci, chirurgien orthopédique et traumatologique au CHU de Nice. Ces outils permettent d’opérer le patient en toute quiétude, puisqu’ils nous supportent pendant notre acte technique. » Le médecin peut alors se recentrer sur son acte intellectuel et sur la relation avec le patient. 

Actuellement, la réalité mixte est principalement utilisée en chirurgie orthopédique, notamment pour la planification des interventions. Au sein de cette spécialité, la réflexion ne porte désormais plus sur le choix de l’implant mais sur sa pose. « Face à la concurrence entre les fabricants, ces derniers ont été contraints, par les centrales d’achats, de baisser leur prix, informe le Dr Gauci. Pour se démarquer, ils proposent désormais des solutions logicielles sur le processus implantatoire, gratuites pour l’achat de leurs implants, à implémenter au casque. » 

Ces solutions permettent, en associant les scanners à la 3D, une planification tridimensionnelle en amont de l’intervention. Puis, en peropératoire, l’affichage de cette planification dans le casque de réalité mixte, optimise ainsi la qualité du geste chirurgical. « Le choix du chirurgien est objectivé et l’intervention est personnalisée en fonction de la morphologie des patients, ce qui donne de la valeur à l’acte et participe à la réduction de l’anxiété, du stress et du risque d’erreur », assure le Dr Gauci.

Téléexpertise et téléassistance

L’usage de la réalité mixte s’étend au-delà de l’affichage de la planification au bloc opératoire. « Il n’est plus à démontrer aujourd’hui que la réflexion pluridisciplinaire améliore la prise en charge des pathologies complexes », rappelle le Pr Grégory. Au bloc, le chirurgien est généralement seul. Mais la réalité mixte permet la téléexpertise. « À titre d’exemple, si le chirurgien opère un patient atteint d’un cancer et que l’anatomopathologiste peut voir macroscopiquement, en direct, où se trouve la tumeur, il va pouvoir le conseiller sur l’exérèse », indique-t-il.

La réalité mixte peut également être utilisée comme outil de téléassistance. Par exemple pour un jeune chirurgien se trouvant dans une situation où il a besoin d’un conseil d’un professionnel plus avisé. « Cette évolution est selon moi encore plus importante que le guidage », estime le Pr Grégory. Car pour le guidage des opérations justement, les technologies ne sont pas encore suffisamment opérationnelles, même si certaines solutions apparaissent sur le marché.

Des freins à dépasser

D’un point de vue technique, des dysfonctionnements restent encore à corriger pour un usage optimal de la réalité mixte, concernant l’affichage des hologrammes ou encore le réseau, insuffisamment puissant. « Actuellement, le transfert des informations n’est pas de qualité suffisante pour effectuer de la téléassistance ou de la téléexpertise », explique le Pr Grégory, précisant que la sécurité des données est également au cœur des réflexions.

En outre, la planification, qui nécessite du temps de préparation supplémentaire, n’est pas valorisée financièrement. « L’ensemble des acteurs de l'écosystème développant ces produits doivent réfléchir à l’ergonomie et au bien-être des professionnels de santé utilisateurs, notamment pour éviter toute forme de maltraitance numérique, sinon ces solutions ne fonctionneront pas », prévient le Dr Gauci, qui plaide pour la mise en place de recommandations de bonnes pratiques avec la Haute Autorité de santé et les Conseils nationaux professionnels. Un travail auquel il réfléchit au sein de son laboratoire.

Dans les établissements, l’accès aux logiciels et aux casques (environ 3 500 euros hors taxes) dépend du service achats dès lors qu’ils détiennent les marquages CE. Les start-up peuvent aussi solliciter les chirurgiens pour tester des techniques mises au point. « Les patients sont les moteurs de ces changements, soutient le Pr Grégory. Le chirurgien n’aime que rarement modifier ses pratiques. Mais pour le patient, la technologie sécurise l’acte. De fait, si la technologie ne remplacera jamais le chirurgien, en revanche, le chirurgien qui s’appuie sur de la technologie remplacera celui qui ne l’utilise pas. »

L.M.