Le bâtiment se veut neuf et clinquant, d’une modernité toute fonctionnelle. Situé à proximité de la gare, du tram, de la gare routière et des parkings du centre-ville, il représente le pragmatisme de l’offre contemporaine dans les soins. Bâti, il y a à peine 10 ans, issu « d’une volonté d’améliorer le confort et l’accessibilité pour les patients », comme le dit sa publicité, il est né du regroupement de petites unités médicales, éparpillées peut-être, mais également semées dans différents quartiers de la ville : des structures qui offraient à tout un chacun des soins spécialisés à portée de mains.
Bien que l’on nous vante les performances énergétiques du bâtiment, je lui trouve, à cause de ses couleurs métalliques, une tonalité froide et des allures distantes. Il est dit qu’il serait spacieux quand je le sens avant tout « spatial » avec son hall d’entrée impressionnant qui bascule le visiteur - ou le patient - et le contraint à contempler un univers à la Star Wars. Cinq niveaux à la vue ! Un immense volume qui n’a plus rien de terrestre où flottent effectivement une maquette d’engin spatial et une créature monstrueuse venue de l’espace : le résultat probable de l’accouplement d’une limule à sang bleu avec un autre arthropode marin, un soir de pleine lune.
Je monte quelques marches en étant persuadée que les patients à mobilité réduite auront eu du mal à franchir les lourdes grilles extérieures à l’entrée.
L'économie de mots va avec la perte de sens
Dans la structure d’imagerie médicale située au rez-de-chaussée : de multiples box d’accueil. Mis en biais, on ne voit pas les visages de ceux censés nous recevoir. Tout de suite des lignes colorées au sol : du bleu, du jaune, du rouge et du noir qui rappellent à tous les hospitalisés leur vécu dans les couloirs des cliniques privées en périphérie de ville ou dans les services rénovés de notre hôpital public. Lumineux, un grand panneau bloque l’entrée au visiteur : pas moyen de l’éviter ! L’écran me dit « enfoncez à fond (ma) carte vitale », ensuite je dois scanner ma prescription médicale. Mais où ? Où est le scan ? La petite fenêtre lumineuse ou la grande bouche ouverte qui avale déjà la feuille ? Puis « La Machine » crache vers moi un reçu comme le font les distributeurs de carte bleue. Sur l’écran, il est inscrit : « Maintenant vous êtes le n°… - une majuscule et 4 chiffres - Suivez la ligne bleue » qui me conduit vers un espace d’attente où je m’assieds docilement.
Sidérant, non ! ? Je n’ai encore dit bonjour à personne, et personne ne m’a encore rien demandé ! N’aurait-il pas été plus « humain » de faire dire à La Machine : « Pour des raisons de confidentialité, un numéro va vous être attribué le temps de votre visite médicale ». Il apparaît ici que l’économie en personnel va avec l’économie de mots et la perte du sens…
Sur le ticket l’heure précise d’arrivée est mentionnée : j’ai 8 minutes d’avance. Ce détail fait que je m’interroge alors sur ce qui est prévu pour les retardataires : sont-ils punis ? L’heure du rendez-vous fixé est respectée. Déshabillage rapide, « les mains posées ici, ne bougez pas, ne respirez plus… » La dose de rayons X - je ne doute pas qu’elle soit la bonne - administrée, puis se rhabiller sans un mot. Suivre la ligne jaune… Avant d’en savoir plus, de recevoir la juste interprétation des images, de rencontrer un détenteur des savoirs et représentant du pouvoir : attente 50 minutes…
L’écran mural affiche « une majuscule et 4 chiffres » : c’est moi ! « Allez vers le box C ». Dans ce hall là-bas ? Qui pour me parler en toute intimité ? Pour me donner l’interprétation de mes clichés ?
Il n’y a eu ni entretien clinique, ni examen médical. Mais parle-t-on avec un numéro ? Un papier m’est remis par… Est-ce la secrétaire ? Un rapide coup d’œil me permet de voir qu’il s’agit d’un bref compte rendu sans aucune trace d’images numérisées. Pas de commentaire sauf : « Réglez 14,10 euros, c’est la part mutualiste ».
Transfert de compétences et délégation de tâches ?
Mais quelle étourdie, je fais ! C’est ça le fameux transfert de compétences, la délégation des tâches et du partage ? Cette jeune personne, qui ne s’est pas présentée, ne va-t-elle pas me dire que si mon dos me fait mal, c’est qu’il en a trop porté ? Les réponses bateau qui exaspèrent ! Efficace et froide : « Vous réglez comment ? ». Aucun contact chaleureux ni rassurant : neutre. Non, aucune sensation d’apaisement ni même un effet placebo soutenant. Vous savez le soulagement que l’on ressent après l’entretien avec un médecin bienveillant. Imaginez l’angoisse de celui qui n’a rien compris ni rien décrypté sur le papier qui lui fut tendu. Que fait-on de l’anxiété que tout examen médical entraîne ? Et pour l’hypocondriaque persuadé qu’il y avait là au moins la métastase d’un quelconque crabe, puisqu’il y a une limule à l’entrée. Les trop anxieux, tous les phobiques, les nosophobes et cancérophobes, vont-ils devoir se précipiter chez un praticien pour être un peu mieux réconfortés ? Qui va prétendre que du temps médical est gagné ? Ici, l’acte médical apparaît incomplètement pratiqué : juste un acte technique exécuté sans connivence suffisante pour faire réassurance.
Comment enseigne-t-on la médecine aujourd’hui ? Qu’en est-il de la relation médecin malade ? La question est-elle évincée, laissée par inadvertance de côté, ou tout simplement évacuée et le sens minimisé ?
Je me surprends à douter qu’un œil humain ait réellement lu mes clichés… Il paraît que l’IA voit et fait tellement mieux que l’œil du médecin ! Mais « voir » n’est pas suffisant. Aujourd’hui, qui sait « regarder » le patient ?
Je repars avec ma douleur, un coup d’épée dans le dos.
Malgré l’amélioration des techniques et tous les partages, transferts ou délégations de tâches, la pratique médicale restera dans l’art de faire lien.
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