La Chine est le berceau de la 5G. Sur ce sujet, un événement n’est pas passé inaperçu : malgré le manque de transparence des autorités chinoises, plus de 100 millions d’internautes chinois l’ont attesté : deux hôpitaux temporaires dédiés à la Covid-19 ont été construits grâce à la 5G en une dizaine de jours. Mieux encore, à l’hôpital Yat Sen Memorial de Guandong, la 5G via une application passant par Wechat et reliée au cloud de l’hôpital a permis des consultations et des diagnostics à distance. Jusqu’à la fin mars 2020, 9 000 consultations ont été réalisées par plus de 140 médecins via cette application 5G. Ces prouesses technologiques montrent surtout la volonté de la Chine de mettre en valeur sa force de frappe technologique dans la lutte contre l’épidémie. Les multiples experts sur ce sujet sont convaincus des potentialités immenses de la 5G.
Objets connectés
Première application d’importance, « remonter en masse des données brutes à des serveurs où le traitement avec des algorithmes d’IA sera fait du côté du serveur », indique Jean-Louis Baudet (NEHS DIGITAL)*. Les objets connectés (Iot) seront des sources phénoménales d’informations. Ainsi, Olivier Ezratti, consultant et auteur, décrit la partie Iot de la 5G comme étant une brique dont on parle peu : « Les réseaux de consommation bas débit SigFox ou Lora en France permettent de connecter des objets générant de faibles volumes de données et envoient de l’information de temps en temps. » Cas d’usage dans la télésurveillance, par exemple pour prendre la température. Exemples déjà connus, l’Apple Watch propose déjà des fonctions d’électrocardiogramme et la Halo d’Amazon est en mesure d’analyser la répartition des graisses corporelles ainsi que les émotions de l’utilisateur.
L’atout majeur de la 5G repose sur le temps de latence qui sera considérablement réduit (temps de connexion du réseau). Un grand nombre de capteurs serviront à l’avenir à recueillir des informations et à anticiper les événements. Selon Jacques Biot (administrateur Huawei), le projet OBEPINE développé par le CNRS qui monitore la charge virale du Covid dans les eaux usées, va dans ce sens. Alors que la remontée des données ne se produit qu’à la station terminale, « si on posait des capteurs à chaque noeud qui collecte les eaux usées, on parviendrait à identifier les quartiers dans lesquels le virus est en train de se développer ». Résultat, les clusters seraient repérés avant même qu’ils n’apparaissent. Mieux, si une épidémie plus grave que la Covid apparaît, des robots seraient en mesure d’envoyer des médicaments ou de la nourriture à la place des livreurs.
Chirurgie à distance
Un des pionniers de la chirurgie à distance, le professeur Jacques Marescaux (Ircad Strasbourg) est un autre adepte de la 5G. Selon lui, elle représentera « une avancée considérable ». Et d’enfoncer le clou : « Ce qui nous a toujours bloqués quand on a commencé il y a vingt-cinq ans, ce n’était jamais le programme ni les données en tant que telles, c’était comment on pouvait les envoyer et les stocker. Et la 5G va régler définitivement ce problème si les administratifs et les politiques y mettent de la bonne volonté. » Cas d’usage à l’hôpital qui deviendra « une grosse plateforme technologique en matière de chirurgie ». Son raisonnement repose sur la nécessité pour le patient de quitter rapidement l’hôpital (24 à 48 heures après l’opération) afin d’éviter les maladies nosocomiales et surtout de bénéficier de « 50 % de complications chirurgicales en moins ». L’objectif à l’avenir sera de transférer rapidement le patient dans un Hospitel (sorte de zone tampon entre l’hôpital et le domicile) pour patients connectés sur le modèle du dispositif de l’article 51 sur le financement des expérimentations et des innovations. Déjà à l’Ircad une start-up américaine utilise un patch capable d’analyser huit paramètres vitaux en continu (rythme cardiaque, ECG, température, rythme de la respiration…). Ces informations arrivent ensuite dans une centrale et en cas d’alerte sur un patient, une alarme reliée aux soignants est alors déclenchée. Cette transition assurée par l’Hospitel de 2 à 4 jours après l’opération permettra d’identifier les réhospitalisations (10 % des opérations) et de faire la transition avec le retour à domicile du patient. Une fois rentré chez lui, il sera connecté avec son médecin traitant aidé par une infirmière libérale. Cette évolution est confirmée par Patrice Cristofini, directeur du développement et des partenariats de BewellConnect (Groupe Visiomed) : « Le suivi des patients à domicile en gardant contact avec l’hôpital va prendre de l’essor. Du coup, les données seront moins liées à l’hôpital et plus éclatées. »
Concernant l’opération à distance, dans les faits elle est déjà pratiquée selon Jacques Biot, selon lequel une grande partie des prostatectomies est aujourd’hui réalisée quotidiennement par des robots : « Ici, le chirurgien travaille à 3 mètres de son patient dans la réalité virtuelle et cela ne choque plus personne. Avec la 5G demain, il interviendra à 300 km à partir de son centre de référence sur un robot installé dans un désert médical. » C’est le même modèle que l’hôpital chinois de campagne qu’on pourra appliquer à des zones désertiques ou inhabitées suite à une catastrophe de type tremblement de terre.
Intelligence artificielle
Qui dit 5G, dit aussi IA. Ces deux technologies sont très connectées l’une à l’autre. En dermatologie, l’IA permet déjà de repérer des mélanomes et d’établir un diagnostic validé au bout de la chaîne par le médecin. Pour l’instant, il existe encore l’interface humaine entre la donnée pour le diagnostic et celle pour le traitement. « La 5G sera le moyen de bypasser cette étape humaine et de faire en sorte que la donnée aille directement aux instruments qui en ont besoin », conclut Jacques Biot qui rappelle que la FDA a déjà validé 50 algorithmes d’IA en médecine toutes spécialités confondues. Dans le même temps, il modère son propos : « Ces nouvelles technologies déchargent le médecin des tâches administratives, mais c’est lui, y compris dans le diagnostic, qui reste maître en dernier ressort. »
Ambulance connectée
Autre usage possible dans la santé, l’ambulance connectée qui rentrerait parfaitement dans le cadre du haut débit et de la basse latence proposée par la 5G. Selon Roxane Adle Aiguier (Orange), « cette nouvelle technologie transmettra des paquets d’octets sans délai et sera utilisable dans une ambulance. Le soignant qui s’occupera du malade sera connecté en temps réel avec l’hôpital afin d’augmenter les chances de survie du patient ».
Protection des données
Entre l’idéal et la réalité se dresse souvent un fossé, voire des obstacles d’importance. Les experts expriment aussi des réserves. D’abord, la 4G est déjà performante dans bien des aspects de la santé. Sur ce sujet, que la donnée soit transmise par la 4G ou la 5G, la réglementation demeurera la même. « En plus de la nécessité de l’industrialisation via la 5G, il faudra développer une régulation collective sur ces applis aussi bien en termes de sécurité que d’efficacité », argumente Jacques Biot. Quant à Yann Fralo, DG de A10 Network, il s’interroge sur la cybercriminalité : « La 5G va créer des capacités à véhiculer tout de façon beaucoup plus importante aussi bien en termes de taille que de puissance des attaques. » Le rôle de son entreprise est d’apporter des couches de sécurité en terme d’infrastructure pour la 5G. Le déni de service (lancer de très nombreuses requêtes à destination d’un serveur ou d’une infrastructure d’opérateur) est un risque réel tant pour les opérateurs qui vont acheminer les données vers l’hôpital que pour ce dernier. Les nouveaux outils qui sont des fonctions de gestion des accès de type firewall devront être capables de gérer ces énormes volumes de données transmises par la 5G. Gérant dix fois plus de bande passante, soit dix fois plus de connexions à la seconde, ils seront beaucoup plus puissants.
Catherine Simonin, vice-présidente de la Ligue contre le cancer et intervenant pour France Assos santé met l’accent sur la non-sécurisation des données qui seraient accessibles aux mutuelles. En fonction des informations qu’elles détiendront sur leurs adhérents, elles récompenseraient ceux qui ont un comportement vertueux et feraient payer plus cher ceux qui ne font pas attention à leur santé, comme cela se passe déjà aux États-Unis. « Attention, avertit-elle, on sortirait ainsi de la solidarité. Celui qui n’aurait pas un comportement vertueux ne pourra plus payer et risque de ne plus être pris en charge, et donc d’être laissé au bord de la route. »
Blocages politiques et organisationnels
Un autre obstacle est d’ordre politique et organisationnel. Côté politique, Jacques Marescaux dénonce les « arguments insupportables des parlementaires contre la 5G ». Et réclame la nomination d’un monsieur ou d’une madame E-santé qui mette en avant les économies colossales qui seront générées via la 5G et l’IA. Côté organisationnel, le grand défi est de réussir à structurer nos données. Le Heath Data Hub devrait y contribuer grandement. Pour le professeur de l’Ircad, l’externe qui collectait les données pour la recherche et introduisait des erreurs dans les articles de recherche devra absolument céder la place à un médecin senior en mesure de produire des données prospectives qui iront alimenter les algorithmes.
Fibre à l’hôpital
Retour au terrain actuel, selon Pierre Champsaur (Société française de radiologie), « personne ne connaît l’impact de la 5G pour l’instant ». Selon lui, elle ne permettra pas de résoudre la politique organisationnelle à flux tendu de l’hôpital. Et surtout « on ne passe jamais dans nos établissements par le réseau 4G pour fonctionner, mais par le filaire et la fibre, ce qui est suffisant. » Ce à quoi répond Jacques Biot : « Il n’y a pas de la fibre partout, par exemple dans les ambulances ou dans des opérations sur des lieux de catastrophe. Dans ces cas, la 5G est indispensable. »
Selon lui, les deux technologies ne sont pas en compétition, mais complémentaires. Au final, la 5G n’aurait pas pour objectif de sortir des images de très bonne qualité de l’environnement médical, mais de favoriser le transfert d’images de très bonne qualité entre professionnels de santé. 240 millions d’euros supplémentaires parmi les 7 milliards du plan de relance dans le numérique ont été dédiés à la fibre début septembre. L’ambition est de fibrer la France entièrement d’ici à 2025. La 5G réussira-t-elle à détrôner la fibre à l’hôpital ?
* Nehs Digital appartient au groupe Nehs qui est l’unique actionnaire de Décision & Stratégie Santé.
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