Les années passent et les problématiques des généralistes demeurent les mêmes. Tandis que les syndicats de médecins libéraux négocient actuellement la prochaine convention médicale avec l’Assurance maladie, des praticiens, dont le mouvement est né sur Facebook, dénoncent leurs conditions d’exercice. À l’initiative du collectif Médecins pour demain, plusieurs mobilisations ont eu lieu dans la capitale, à l’instar de celle du 5 janvier dernier. Une autre manifestation est prévue à Paris pour la fin février, qui pourrait voir les hospitaliers se joindre à eux.
Est-ce pour autant original de voir un mouvement comme celui-ci émerger au moment des négociations ? Pour Patrick Hassenteufel, professeur de science politique à l’université Paris-Saclay, la réponse est mitigée. « Ce qui rend le mouvement surprenant, c’est que le montant de la rémunération de la consultation redevient central. Un des outils contre la désertification médicale a été l’incitation financière. Un généraliste qui s’installe dans une zone sous-dotée touche des aides et a un revenu et une patientèle garantis. » Pour autant, qu’une mobilisation de médecins ait lieu dans un contexte de négociation avec l’Assurance maladie n’a rien d’exceptionnel. « C’est récurrent depuis que ces discussions conventionnelles sont nationales. Dès les années 1980, ce fut la question des dépassements d’honoraires ; aujourd’hui, l’augmentation des actes », poursuit l’universitaire.
Des mouvements en dehors des syndicats
Le Dr Christelle Audigier est l’une des fondatrices de Médecins pour demain ; elle en est son « leader », selon l’organigramme officiel du mouvement. « Une femme, jeune, à la tête de ce mouvement, ce n’est pas le cas dans la majorité des syndicats. Les revendications de ce collectif, très maximalistes et très centrées sur un secteur, peuvent rappeler la logique des Gilets jaunes. Il y a donc une dimension générationnelle », commente le professeur.
Le précédent mouvement similaire – et d’ampleur – était celui du « C à 20 euros », à l’hiver 2001-2002. Et déjà, à l’époque, « la coordination du mouvement était née en dehors des syndicats et avait mis MG France en porte-à-faux », rappelle Patrick Hessenteufel. Soit une manière de faire pression sur les syndicats. Si MG France n’est pas aujourd’hui un soutien officiel du mouvement du Dr Audigier – à l’inverse du SML, de la FMF et de l’UFML-S –, l’une des raisons de sa création en 1986 était la volonté de revaloriser le statut du médecin généraliste. Toutefois, à l’instar de la CSMF, MG France mène également ses actions, comme les Vendredis de la colère.
Mais à l’issue des mobilisations passées, les coordinations de médecins ont rejoint les syndicats : le SML à la fin des années 1980, la branche généraliste de la FMF en 2002 et l’UFML-S en 2012 lors du mouvement Les médecins ne sont pas des pigeons, contre l’avenant limitant les honoraires. Et cette année, il apparaîtrait qu’il existe « un parallèle entre ce que défend l’UFML-S, à savoir l’intérêt de la médecine libérale et la revendication du doublement du montant de l’acte, et le mouvement de mobilisation actuel », selon l’expert.
Pourtant, force est de constater que vingt ans après la mobilisation du « C à 20 euros », « les généralistes n’ont pas eu d’évolution de leurs revenus favorable significative (la consultation est passée de 23 à 25 euros en 2017, ndlr) ». De plus, « la politique de la Caisse est de revaloriser grâce aux forfaits ou aux actes spécifiques, mais pas la base de la consultation », précise le professeur. Alors qu’ils font partie de la classe supérieure, que penser de cette volonté de revalorisation de la consultation ? Pour le chercheur, « le C à 50 euros révèle des revendications de plus en plus fragmentées et centrées sur des groupes professionnels particuliers, ne tenant pas compte de logiques plus larges. Cela traduit un malaise important. La grande défiance envers les institutions de la part des médecins marque une identité libérale forte. Ils pensent que c’est à eux d’embaucher leurs salariés, pas à la Cnam ! D’où leur volonté d’avoir une augmentation de revenus… »
Le Dr Yves Gervais, généraliste normand retraité et ancien membre du Syndicat de la médecine générale (SMG) puis de MG France, n’est pas surpris de ce mouvement : « 25 euros la consultation, ce n’est pas énorme, d’autant plus que cette rémunération stagne depuis un moment. Je comprends les réclamations actuelles, il faut que ça évolue. Dans une période sujette à l’inflation, ce n’est pas étonnant que ça revienne à l’ordre du jour. » Mais les médecins mettent également en avant la question des rendez-vous non honorés et du comportement agressif des patients. « Cela montre la perte de prestige de la profession et sa dévalorisation symbolique. Ce n’est pas la spécialité la plus prisée alors même qu’on met en avant son rôle central… », conclut Patrick Hassenteufel.
Le déconventionnement collectif comme ultime contestation ?
Comme nous le raconte le Dr Gervais, également coordinateur de l’ouvrage Histoire de la médecine générale de 1945 à nos jours (Mutations d’une profession, naissance d’une discipline), avant 1972, « les négociations conventionnelles avaient lieu dans chaque département avec chaque syndicat en face de chaque Caisse de l’Assurance maladie. Ce qui a créé des dispositifs différents en fonction des territoires, et donc des contestations. L’arrivée des négociations nationales a uniformisé et renforcé la présence des syndicats médicaux. Pendant toute une période, une grande partie des médecins étaient hostiles au conventionnement. Ils pouvaient dire “la Sécu, c’est l’ennemi !” ».
Aujourd’hui, un résidu de cette idéologie existe toujours, à l’image de l’organisation des Assises du déconventionnement les 3 et 4 mars prochain par l’UFML-S. Le Dr Jérôme Marty, président du syndicat, confie au Généraliste que « près de 900 personnes se sont déjà pré-inscrites à l’événement, dont plus de 350 ont acheté un ticket ». Le but de ces journées est « d’apporter un consentement éclairé au déconventionnement par les interventions de juristes, économistes, médecins déconventionnés, etc., et d’expliquer l’action collective de déconventionnement comme arme politique ». Enfin, le généraliste compte sceller les lettres de déconventionnement des médecins volontaires chez un huissier pour les utiliser comme moyen de pression envers les élus, avec un comptage quotidien en fonction des régions. Combien seront-ils à s’engager dans cette voie et iront-ils, collectivement, jusqu’au bout ? Pour le Dr Marty, « quand les mouvements marchent, personne ne sait vraiment pourquoi. Ce sont des faits qui s’agglomèrent… » Avant d’ajouter avec malice : « En tout cas, nous avons été obligés de bloquer notre site du déconventionnement après les vœux d’Emmanuel Macron, trop de personnes étaient dessus ! ».
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