Dépression post-partum : quand le soin permet de retisser les liens

Publié le 18/11/2022
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Chaque année, entre 10 et 20 % de femmes souffrent de dépression après leur accouchement, et 10 % sont déprimées dès leur grossesse. Des équipes pionnières ont mis en place des réponses. Reportage au cœur de l’unité parents-enfant de l’hôpital Sainte-Marguerite (AP-HM) à Marseille.
Certaines femmes traversent un épisode psychotique aigu en post-partum (0,1 %)

Certaines femmes traversent un épisode psychotique aigu en post-partum (0,1 %)
Crédit photo : LTD/SPL/PHANIE

« J’ai fini par appeler l’hôpital, j’étais trop déprimée, explique Marie*, 30 ans, médecin en libéral, suivie depuis six mois avec son fils Paul, 9 mois, au sein de l’unité parents-enfant (UPE) du service de psychiatrie infanto-juvénile du Pr François Poinso de l’hôpital Sainte-Marguerite. Cela m’est tombé dessus d’un seul coup, j’ai essayé de résister quatre mois, de survivre seule à la maison, mais j’ai fini par reconnaître que j’avais besoin d’aide. »

Chaque année, sur 750 000 naissances en France, entre une femme sur dix et une femme sur cinq est confrontée à une dépression plus ou moins sévère avant ou après la naissance de leur enfant. Certaines traverseront même un épisode psychotique aigu en postpartum (0,1 %). « Marie a appelé directement au standard et a été reçue dans les dix jours, avec son bébé et son conjoint », explique Dominique Arnoux, cadre de santé du service.

Un soin gradué et une palette d’interventions

« L’événement naissance constitue un moment à fort potentiel traumatique, propre à déborder les capacités d’élaboration psychique individuelle, explique le Dr Michel Dugnat, responsable de l’unité parents-enfant. Grâce à un soin précoce aidant à tisser les premiers liens, les parents en souffrance psychique peuvent être soutenus dans leur expérience de la parentalité. » Dépression postpartum, troubles du lien, troubles graves de la personnalité, aggravation de troubles psychiques préexistants ou psychose puerpérale sont autant de facteurs d’hospitalisation. « La mère doit être stabilisée pour être accueillie à l’UPE, précise la Dr Fanny Brunet, psychiatre. Sinon, elle est en premier lieu prise en charge en psychiatrie adulte. »

Cette unité, qui au départ accueillait aussi des adolescents, s’est spécialisée en 2012. « Deux chambres mère-bébé et deux places d’hôpital de jour ont été créées, explique le Pr Poinso, chef du service. Cette structuration a servi de modèle et a participé à diffuser l’idée qu’une palette d’interventions était nécessaire. Au départ, l’inspiration était celle des "babies and mothers units" anglaises, unités temps plein de courts séjours. Nous avons été pionniers en France avec cette hospitalisation séquentielle et de jour, qui soutient l’idée de s’appuyer sur les ressources familiales ou soignantes, parfois en psychiatrie d’adultes ou foyers mères-enfants. »

Des moyens nouveaux avec les 1 000 premiers jours

Le lancement de la politique des 1 000 premiers jours donne de nouveaux moyens à la pédopsychiatrie et à la périnatalité. L’été dernier, le service du Pr Poinso a obtenu deux temps plein pour un médecin et une psychologue qui travaillent en équipe mobile en interface avec les maternités, le centre médico-psychologique (CMP) et les psychiatres libéraux. Cette équipe se rend si besoin à domicile et oriente les patients. « Dans une approche de soins gradués, l’unité n’est plus le seul dispositif, souligne le Pr Poinso. La PMI peut intervenir auprès des mères peu déprimées et des bébés qui vont relativement bien. Si les mères vont plus mal et que les bébés ont des symptômes, il faut se tourner vers des psychiatres libéraux formés à la périnatalité. »

L’équipe mobile offre des soins de niveau 2, afin de répondre à des situations de dépression moyenne ou des troubles psychosociaux préoccupants, en partenariat avec les réseaux, et l’unité devient un niveau 3 pour les situations les plus préoccupantes, en vue d’une évaluation permettant d’éviter une hospitalisation avec séparation de la mère et du bébé, voire une séparation définitive. Au sein de l’unité Sainte-Marguerite, le suivi en hospitalisation de jour ou de semaine peut aller de quelques semaines à plusieurs mois jusqu’aux 18 mois de l’enfant.

De nombreux défis à relever

En 2022, les 190 lauréats des appels à projets régionaux de 2021 se sont déployés, et plus de 18 000 professionnels ont été formés au titre de la stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté. « Ce sont des soins spécifiques qui demandent de la formation initiale et continue pour les psychologues, infirmiers et médecins, souligne le Pr Poinso. Le cursus médical prévoit aujourd’hui que les internes puissent choisir entre pédopsychiatrie et psychiatrie adulte, et opter pour une option tardive de psychiatrie périnatale – cette réforme de la maquette du DES de psychiatrie est en cours. »

Le chef de service rappelle la nécessité d'une offre de soins sur l’ensemble du territoire. « En psychiatrie périnatale, les interventions sont très efficaces et les effets rapidement visibles, rappelle le Pr Poinso. Mais inversement, chez les bébés non soignés, dont les mères sont restées longtemps déprimées, des troubles graves du développement, du langage, de la socialisation et des apprentissages vont se développer. Il nous appartient collectivement de prévenir au mieux ces situations. »

*Les prénoms ont été modifiés.

Neijma Lechevallier

Source : Le Quotidien du médecin