Décision Santé. Comment est-on arrivé à cette situation de blocage ?
René Frydman. Chaque innovation dans notre discipline a toujours provoqué des blocages. Sans parler de la contraception ou de l’IVG, la loi bioéthique a consacré le droit à la réalisation du diagnostic pré-implantatoire en 1994. Les décrets ont été publiés cinq ans plus tard du fait du blocage du ministre de la Santé de l’époque. Pour la technique de vitrification, le combat a été long, six ans avant que nous soyons autorisés à recourir à cette méthode. Les autre équipes européennes et japonaises à l’origine de la technique ont bénéficié d’un temps d’avance.
D. S. Comment expliquer ce conservatisme alors que la France a souvent été pionnière dans les années soixante et soixante-dix ?
R. F. Je n’ai pas toutes les explications. Mais les oppositions sont nourries par les pensées religieuses, notamment catholiques qui ne souhaitent pas dissocier la sexualité de la procréation. Des hôpitaux inscrits dans cette mouvance ont dû cesser, un temps, toute activité dans le domaine de la fécondation in vitro, sans parler du statut de l’embryon, enjeu de nombreux débats. La France est, il est vrai, la fille aînée de l’Eglise. C’est aussi le pays qui a accordé le droit de vote aux femmes bien après d’autres nations. De nombreux freins persistent, conscients et inconscients autour de l’autonomie de la femme. En témoignent aujourd’hui les fortes réticences exprimées sur l’autoconservation des ovocytes. Or les arguments ne reposent sur aucune rationalité. L’autoconservation nuirait-elle à des individus, aujourd’hui ou à venir par exemple ? Ces dispositifs ont pourtant été adoptés en Italie, en Espagne. D’où l’objectif de ce manifeste de pointer les butées, les incohérences propres à la France.
D. S. vous vous prononcez contre la gestation pour autrui mais pour le don de sperme pour les femmes homosexuelles. La frontière n’est-elle pas étroite entre les deux pratiques ?
R. F. Je ne le crois pas. Encore une fois, cette pratique est-elle délétère ou pas ? Rappelons que cette interdiction est en contradiction avec la possibilité d’adopter seule. Qui va pâtir de cette situation, les enfants ? Les études disponibles démontrent le contraire. En ce qui concerne le donneur, cela ouvre la boîte de pandore avec la question de la levée ou non de l’anonymat. En Belgique par exemple, une sœur peut donner un ovocyte en toute légalité et transparence. Le modèle anglais est très intéressant. C’est une pièce de théâtre que se joue à dix-huit ans d’écart. Au départ, trois personnes sont sur scène. Le donneur et la donneuse s’inscrivent sur un registre national. Et décident donc de ne pas être totalement anonymes. L’enfant, à sa majorité, s’il est informé par les parents, peut accéder à l’identité du donneur ou de la donneuse. J’ajouterai en ce qui me concerne la liberté donnée au donneur ou la donneuse de changer d’avis. Dans sa vie d’homme et de femme, on ne devrait pas être lié par une promesse tenue dix-huit ans plus tôt. Certes, tous les problèmes ne seraient pas résolus. Mais cela constituerait une première ouverture.
D. S. Le ton du manifeste est toutefois très neutre. Vous n’interpellez pas directement ceux qui ne sont pas d’accord.
R. F. Il n’était pas aisé d’obtenir le soutien de deux cents médecins et biologistes. Je ne souhaitais pas ici poursuivre une réflexion personnelle, mais plutôt pointer les retards et incohérences et obtenir des réponses. A ce jour, ceux qui briguent les plus hautes responsabilités n’ont toujours pas répondu à ce manifeste, à l’exception d’Emmanuel Macron qui m’a donné un rendez-vous et nous a écoutés.
D. S. Comment expliquer l’absence de la gauche sur ce dossier au cours du quinquennat ?
R. F. La loi sur le mariage pour tous a provoqué un profond traumatisme politique au sein de l’actuelle majorité. Il y avait la volonté de ne plus s’engager dans un tel débat qui n’a pourtant rien à voir. Tout courant idéologique a la liberté de s’exprimer. Cette absence de débat est pour le moins une défaite de la pensée.
D. S. Au-delà de l’idéologie, l’ouverture demandée sur le don d’ovocyte est en contradiction avec le principe de gratuité de tout don.
R. F. La rémunération n'est pas forcément la première des solutions. Le modèle français sur le don éthique doit être conservé. De nombreuses femmes françaises sont généreuses. Tout, loin de là, n'a pas été fait pour accompagner les futures donneuses. Seuls les centres publics sont par exemple autorisés à pratiquer des prélèvements. Par ailleurs, les campagnes locales sont interdites. Seules les campagnes nationales ont droit de cité. Dans un second temps, on peut réfléchir à l'indemnisation des donneuses. Ce n'est pas en effet un geste anodin, facile sans tomber pour autant dans la marchandisation du corps bien entendu.
D. S. Ces obstacles se traduisent-ils par un retard de la recherche ?
R. F. L'interdiction jusqu'en 2013 sauf cas particulier de la recherche sur l'embryon a douché de nombreux enthousiasmes. Puis son encadrement avec l'article de la loi interdisant toute implantation d'embryon ayant fait l'objet d'une recherche a généré un nouvel handicap pour la clinique. En effet, cela signifiait que seule la recherche sur les cellules souches est autorisée. En revanche, la recherche clinique sur l'optimisation de procédures de la fécondation in vitro ne pouvait être menée. C'était donc la quadrature du cercle. Toutes les études sur les chromosomes des embryons ou leur métabolisme par exemple sont prohibées. Des recherches sur l'implantation réussie d'un embryon ou son échec sont donc impossibles. Rappelons que le taux d'échec s'élève encore entre 60 et 70 %. C'est donc un point crucial pour l'avenir. Nous attendons que d'autres pays résolvent ce problème.
D. S. Y a-t-il d'autres pays européens dotés d'une législation si restrictive ?
R. F. A ma connaissance, la France est le pays où la recherche sur l'embryon est la plus encadrée à la différence de l'Italie ou de la Suisse où une votation vient d'autoriser les études embryonnaires avant transfert. Cet encadrement législatif décourage les vocations des jeunes chercheurs.
D. S. Marisol Touraine vous-a-t-elle répondu lors de la première publication dans le journal Le Monde l'année dernière ?
R. F. Laurence Rossignol nous a répondu mais pas Marisol Touraine. « Surtout pas de vagues » apparaissait comme le mot d'ordre dominant. Pour autant, nous avons été invités par le Comité national d'éthique, la Direction générale de la santé.
D. S. Un vent de conservatisme souffle sur l'Occident. Est-ce un handicap supplémentaire ?
R. F. Les conservateurs sont au pouvoir au Royaume-Uni. Cela n'a eu aucune incidence sur la recherche médicale. Ils continuent d'être des pionniers dans ce domaine. Le pragmatisme n’a pas de couleur politique.
Le droit de choisir, René Frydman, Ed du Seuil, 106 pp., 14 euros.
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