dr Dominique Martin Directeur général de l'ANSM

« Nous n’avons pas attendu le Levothyrox pour faire évoluer nos pratiques »

Publié le 15/12/2017
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Placée sous le feu des critiques pour ne pas avoir suffisamment informé et écouté les patients, l’ANSM travaille déjà depuis un certain temps à rectifier le tir. Prise en compte des réseaux sociaux, intégration des sciences humaines dans l’évaluation des risques, implication des usagers dans l’instruction des dossiers, etc. Le Dr Dominique Martin fait le point sur les évolutions en cours et à venir.
Martin

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Crédit photo : GARO/PHANIE

Le Généraliste Levothyrox, docétaxel, Essure… L’année 2017 a été marquée par de nombreuses alertes sanitaires. Comment expliquer cette montée en puissance ?

Dr Dominique Martin Je ne suis pas du tout certain qu’il y ait plus d’alertes qu’avant. Par contre, il y a clairement une attention accrue à ces questions, portée notamment par les réseaux sociaux, avec une évolution dans la manière dont les patients appréhendent les choses et considèrent les traitements qui leur sont proposés.

Ce recentrage a été accéléré cette année par la mise en place du portail des signalements qui facilite les déclarations des évènements indésirables. Là où avant, seulement 5 % des déclarations étaient issues de patients, aujourd’hui, si on prend l’exemple du Levothyrox ou de Mirena, ce pourcentage monte à 95 voir 98 %. Il y a à la fois une prise en charge croissante des patients par eux-mêmes et la mise à disposition d’un outil qui facilite les signalements. La combinaison de ces deux éléments change la donne.

Avec les réseaux sociaux, on constate aussi une émergence de l’expertise patient qui est en train de devenir de plus en plus autonome de l’expertise scientifique. En complément des échanges avec des professionnels de santé, les malades débattent entre eux…

Comment l’ANSM compose-t-elle avec ces évolutions ?

Dr D. M. Cette évolution est importante et nous devons nous y adapter, ce que nous sommes d’ailleurs déjà en train de faire. Nous n’avons pas attendu la crise du Levothyrox pour faire évoluer nos pratiques et prendre en compte ces mutations. Nous ne devons plus rester sur le seul produit, mais développer une approche davantage centrée sur un patient prenant un produit. Cela en élargissant notre base d’analyse de risque à ce qui survient en vie réelle. L’idée n’est pas d’abandonner la dimension scientifique – ce serait une faute majeure – mais de l’enrichir par des aspects plus sociétaux, en s’appuyant sur une ouverture aux réseaux sociaux, sur des analyses de type sociologique, etc.

Qu’est-ce que cela implique en pratique ?

Dr D. M. Dans cette optique, nous avons réorganisé la direction de la communication en renforçant les moyens dédiés à la veille et à l’intervention sur les réseaux sociaux. Mis en place cet été, le Casar (centre d'appui aux situations d'urgences, aux alertes sanitaires et à la gestion des risques) a aussi pour mission de piloter toutes les situations à risque, en s’assurant justement que l’analyse de risque intègre bien toutes les dimensions. Par exemple, pour le Levothyrox, la grille d’analyse élaborée par le Casar a permis de pointer des éléments prédictifs de risque moins classiques que ceux habituellement retenus (population importante impactée par une décision, situation de monopole sur un médicament, etc.).

Nous sommes aussi en train de faire évoluer nos relations avec les patients. Ils sont déjà très présents dans la gouvernance de l’établissement depuis 2011, mais il faut que nous arrivions à les impliquer davantage dans l’instruction des dossiers, de façon à ce que nous prenions des décisions qui tiennent aussi compte de cette dimension. Mais j'insiste, il ne s’agit pas de faire de la cosmétique avec les patients, mais bien d’aller au fond des choses.

N’y a-t-il pas un risque de court-circuiter les professionnels de santé ? Ne faudrait-il pas plutôt renforcer l’information faite aux médecins ?

Dr D. M. Ce serait clairement une erreur d’abandonner le caractère privilégié de nos relations avec les professionnels de santé.
Nous devons au contraire et dans le même temps que nous développons notre attention aux patients, améliorer notre capacité à faire passer les messages prioritaires aux médecins qui reçoivent de très nombreuses informations parfois difficiles à hiérarchiser. Pour le valproate par exemple, les études que nous avons réalisées ont bien montré que beaucoup de professionnels n’avaient pas repéré l’information. Pour améliorer les choses, un gros travail est en cours, notamment avec le Collège de la médecine générale et le Conseil national de l’Ordre des médecins.

Bénédicte Gatin

Source : lequotidiendumedecin.fr