C'est une première en France : depuis l'automne 2021, 50 pharmaciens volontaires bretons, situés dans des zones touchées par la désertification médicale, expérimentent un dispositif de prise en charge directe de certains maux du quotidien.
Mis en œuvre par l'association Pharma Système Qualité (PHSQ), à la faveur de l'article 51 de la loi Sécu 2018 sur les expérimentations en santé, ce projet nommé Osys – orientation système de soins – autorise, de façon dérogatoire, les officinaux à « détecter une situation à risque, à orienter rapidement le patient vers un professionnel de santé et à éviter un passage inutile à l’hôpital ». Avec le soutien de l'ARS Bretagne, cette organisation innovante porte sur 13 situations cliniques : rhinite, douleur mictionnelle, douleur pharyngée (incluant angine), conjonctivite, lombalgie/douleur lombaire, piqûre de tique, diarrhées, plaie simple, vulvo-vaginite, brûlure 1er degré, céphalées, dyspepsies fonctionnelles et constipation.
Protocole strict et arbres décisionnels
Le protocole a été balisé. Si la situation décrite par le patient relève d'un des 13 cas répertoriés, le pharmacien propose un entretien dans un espace de confidentialité pour recueillir les éléments cliniques. Guidé par une plateforme intégrant un menu déroulant avec des arbres décisionnels, l'officinal effectue un « triage » et oriente le patient avec trois voies possibles : conseil pharmaceutique avec délivrance ou non de produits hors prescription médicale obligatoire, orientation vers le généraliste – prioritairement le médecin traitant – ou vers les urgences.
« À défaut du médecin traitant, le pharmacien doit trouver un associé du médecin ou une structure coordonnée et, dans certaines situations exceptionnelles, proposer une téléconsultation en dernier recours », cadre le Dr Cédric Fabre, généraliste, secrétaire général adjoint de l'URPS Médecins libéraux Bretagne. Également formateur des pharmaciens expérimentateurs, il précise que l'orientation vers une téléconsultation est exclue pour les patients avec comorbidités, les immunodéprimés ou les diabétiques.
Drapeaux rouges
Toujours selon la procédure, le pharmacien remet un compte rendu au patient ou l'adresse au médecin traitant par messagerie sécurisée. « La formation a permis d'expliquer les "drapeaux rouges" qui apparaissent dans les arbres décisionnels. En cas de fièvre, de femme enceinte, cela ne peut pas aboutir à un simple conseil pharmaceutique, recadre le Dr Fabre. Le pharmacien ne fait pas de diagnostic ».
« Avec Osys, ajoute le généraliste, la situation de triage est cadrée et sécurisée avec un retour d'information. Cela peut faire gagner du temps au médecin et lui permettre de ne pas louper une pathologie sous-jacente qu'il n'aurait jamais vue, faute du retour de la pharmacie ». Pour chaque cas orienté, le pharmacien touche 15 euros par l'Assurance-maladie pour le conseil pharmaceutique en première intention.
Remontées positives
Partie prenante du projet, l'URPS ML Bretagne a largement communiqué auprès des médecins libéraux au sujet de cette expérimentation et contacté ceux qui sont proches des pharmacies expérimentales. « Nous avons des remontées positives de la part des confrères, affirme le Dr Fabre. Nous devons relancer le binôme médecin/pharmacien grâce à une meilleure circulation de l'information ».
Pour Audrey Gautier, pharmacienne à Saint-Domineuc (Ille-et-Vilaine), cette démarche n’est pas fondamentalement nouvelle. « Écouter les patients, les conseiller, c’est déjà ce que nous faisons au quotidien, explique-t-elle. La différence, là, c’est que nous le faisons dans un cadre bien défini en suivant des process. C’est beaucoup plus qualitatif. » Reste que la pilule ne passe pas toujours. « Certains médecins ne comprennent pas cette démarche. Ils me disent que j’outrepasse mon métier ! », regrette la pharmacienne, également présidente de la CPTS locale.
75 % des patients directement pris en charge en pharmacie
Directrice de l'association Pharma Système Qualité, Martine Costedoat reconnaît que le projet a pu soulever des craintes chez les médecins par « manque de compréhension ». « Le pharmacien reste dans son champ de compétence, insiste-t-elle. Les médecins n'ont aucune responsabilité dans l'action du triage du pharmacien ». Par ailleurs, « 99 % » des patients pris en charge directement par le pharmacien se disent satisfaits de la démarche au moment où le pharmacien les rappelle, assure l'ARS.
Après plus de huit mois d'expérimentation, les pharmaciens ont pris en charge quelque 400 patients dont 75 % directement traités à l'officine et un quart ayant nécessité une consultation médicale. « Avec trois à quatre triages par semaine, cela ne peut pas plomber les consultations médicales, insiste Martine Costedoat. Ce qui est important est le travail collaboratif. » L'expérimentation de prise en charge des petits maux par les pharmaciens bretons est prévue jusqu'à fin 2023 : l'objectif est d'orienter 7 500 patients.
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