C’est avec « regret et amertume » que le collectif Médecins pour demain appelle à poursuivre la grève des médecins libéraux – du 2 au 8 janvier inclus. La Dr Christelle Audigier, généraliste fondatrice de ce collectif créé en septembre dernier, revient pour « Le Quotidien » sur les motifs de la reconduction de la grève cette semaine et dresse un premier bilan de la fermeture des cabinets libéraux depuis le 26 décembre.
La généraliste lyonnaise se projette aussi sur la manifestation nationale prévue jeudi prochain à Paris. Une délégation du collectif devrait être reçue le jour même par François Braun, qui a fermement condamné cette grève, alors que les urgences sont dans une situation critique. Parmi les propositions phares du groupe figure le doublement du tarif de consultation de base – de 25 à 50 euros.
LE QUOTIDIEN : Quel bilan tirez-vous de la première semaine de grève ? L'Assurance -maladie a estimé la baisse d'activité des généralistes entre 5 et 10 %...
Dr CHRISTELLE AUDIGIER : Le mouvement de grève a été extrêmement bien suivi la semaine dernière. Selon les régions, 60 à 80 % des généralistes y ont participé. C’est une mobilisation historique ! D’autant plus que quatre syndicats nous ont rejoints – l'UFML, le SML, la FMF et Jeunes Médecins – ce qui a permis de faire grossir le mouvement. Cela montre que les professionnels libéraux sont prêts à se mobiliser pour défendre leur profession, leurs patients et l’accès aux soins. Mais aussi que la situation est grave, puisqu’elle dépasse largement la problématique saisonnière.
Sous quelle forme la grève est-elle reconduite cette semaine ?
Nous renouvelons la fermeture des cabinets. Pour certains médecins, cela sera plutôt une baisse d’activité pour continuer à s’occuper de leurs patients chroniques. D’autres assureront uniquement les urgences. Tout dépendra du médecin et des besoins de sa patientèle.
Nous attendons encore une forte mobilisation des confrères cette semaine, notamment lors de la manifestation du jeudi 5 janvier. J’appelle aussi les patients concernés par la détérioration de notre système de santé à nous rejoindre, ainsi que les spécialistes qui nous soutiennent. D’autres actions sont à l'étude. Il ne s’agira pas forcément de fermer des cabinets. Tout dépendra de notre discussion avec François Braun, le 5 janvier.
Que répondez-vous à ceux qui évoquent les graves difficultés de notre système de santé, la saturation des urgences ?
Nous avons conscience de la difficulté de la situation ! Quand François Braun appelle à la "responsabilité" des médecins libéraux, cela crée un sentiment de culpabilité énorme chez ceux qui se mettent en grève. Mais malgré cette culpabilité, nous le faisons car les patients sont en danger, pas seulement au cours de cet hiver, mais aussi pour les années à venir.
L’avenir de la médecine libérale est extrêmement sombre. Nous sommes arrivés à un seuil de rupture. Les médecins ne voient pas comment ils peuvent continuer à soigner dans les conditions actuelles. Nous n’arrivons plus à faire face à l’inflation et à embaucher. En Allemagne, les médecins libéraux sont bien mieux rémunérés. Là-bas, un médecin emploie en moyenne deux temps plein. En France, on est plutôt à 0,2 temps plein par praticien… Cela signifie que le médecin n’a plus la capacité d’employer.
François Braun a jugé cette grève hivernale « particulièrement malvenue ». Que lui répondez-vous ?
C’est le gouvernement et la Cnam qui ont fixé les dates du calendrier des négociations au cœur de l’hiver, de novembre à mars. Ils pouvaient s’attendre à avoir une mobilisation à cette période. Ils savaient aussi que les infectiologues avaient annoncé depuis longtemps une épidémie hivernale sérieuse. On aurait donc pu l’anticiper.
Enfin, si c’est malvenu, qu’il ouvre la porte, et on discutera ! On nous parle de notre responsabilité, alors qu'on attend un dialogue qui ne s’amorce pas. Donc, on est bien obligés de se faire entendre, car les grèves silencieuses ne s'entendent pas.
Pourquoi reconduire la grève alors que les négociations entre la Cnam et les syndicats sont en cours ? Vous ne leur faites pas confiance ?
Elles ne sont pas en cours. J’ai participé le 15 décembre à une séance plénière. La Cnam nous a fait un résumé des réunions bilatérales, en listant les problématiques, les points d’accord et de désaccord. C’était une jolie présentation Powerpoint que l’on aurait pu nous envoyer par mail quelques jours plus tôt ! Après deux mois de négociations, on aurait pu s’attendre à recevoir déjà un ordre du jour précis à l’avance, mais ce ne fut pas le cas. Résultat, il n’y a pas eu de véritable discussion sur chaque problématique : la revalorisation tarifaire, les assistants médicaux, les rendez-vous non honorés, l’activité du forfait médecin traitant, les objectifs de santé publique, etc.
Vous reprochez aussi au gouvernement de ne pas vous avoir accordé d’attention…
Nous ne sommes pas réellement écoutés. Plusieurs problématiques n’ont pas été reprises lors de la plénière comme celle de la retraite ou des rendez-vous non honorés. La question de la revalorisation tarifaire a été à peine effleurée alors que c’est un sujet central avec notre demande de consultation à 50 euros. C’est compliqué d’avancer dans ces conditions… Thomas Fatôme [le directeur général de la Cnam, NDLR] ne nous écoute pas. Lors de notre manifestation, début décembre, plus de 80 % des cabinets ont fermé. C’est quand même énorme !
Plusieurs 49.3 ont aussi été nécessaires pour faire passer le PLFSS [budget de la Sécurité sociale]. Et le 15 décembre, rien n’avait avancé ! Il y a une volonté délibérée d’ignorer les médecins de terrain, soit parce que nos revendications ne leur conviennent pas, soit par mépris, même si j’ose espérer que ce n’est pas le cas. Nous sommes donc contraints de reconduire le mouvement. Nous ne pouvons pas aborder une négociation si nous ne sommes pas écoutés.
Qu’avez-vous fait pour renouer le dialogue ces dernières semaines ?
Durant la première quinzaine de décembre, j’ai rencontré François Braun qui m’a dit que l’échange restait ouvert. Mais cet échange n’a pas repris. Par contre, le ministre a déclaré que cette mobilisation était particulièrement malvenue, à un moment critique. Même s’il respecte notre droit de grève, François Braun nous met la pression pour que l’on arrête le mouvement. Il ne nous tend pas la main ! Si nous avions été écoutés, on aurait repris le travail dès le lendemain. Ce n’est pas ce qui s’est passé entre Noël et le jour de l’An. En l’absence de retour de François Braun, nous avons demandé à rencontrer Élisabeth Borne, en fin de semaine dernière. Mais le courrier est resté sans réponse.
« Incompréhensible », « extravagant » : Thomas Fatôme recadre
« L'immense majorité des médecins généralistes n'ont pas suivi ce mouvement de grève », a assuré ce lundi sur FranceInfo le directeur général de la Cnam, Thomas Fatôme, jugeant cette mobilisation « incompréhensible dans la période d'épidémies que nous connaissons ». La négociation conventionnelle avec les syndicats doit reprendre « dès le début de la semaine prochaine » pour s'achever avant fin février. Mais un montant de « 50 euros (la consultation) serait relativement extravagant, ça voudrait dire une augmentation de chaque médecin généraliste de l'ordre de 100 000 euros », a-t-il affirmé, en notant que les principaux syndicats de médecins ne portaient pas cette revendication.
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