Entretien

Dr Luc Perino : La biologie de l'évolution interroge la notion de maladie

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Publié le 30/01/2017
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PERINO

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LE QUOTIDIEN : Pourquoi rapprocher la médecine clinique et la biologie de l'évolution ?

Dr LUC PERINO : Plusieurs éléments les rapprochent déjà ! Toutes deux considèrent la dimension historique de l'organisme ou du patient, son environnement global et surtout l'aspect polyfactoriel de tous les traits du vivant, y compris des maladies. Le clinicien d’aujourd’hui doit constamment se prémunir contre la tendance actuelle du monofactoriel pour tous les diagnostics et tous les traitements. La redécouverte du microbiote nous fait réaliser que l’organisme individuel lui-même est une entité assez floue. Découvrir une bactérie dans un organisme doit d’abord nous poser l’interrogation de son statut : est-elle commensale, symbiotique, pseudo-commensale, pathogène, quiescente ? Savez-vous par exemple que la moitié de la population mondiale est porteuse saine du Bacille de Koch ? La variabilité est une notion capitale des lois de l’évolution. Sa prise en compte donne sa pertinence à la médecine clinique, elle doit précéder toutes les décisions thérapeutiques. Le concept de médecine personnalisée semble revenir à la mode dans certains secteurs de pointe, c’est une bonne chose.

Qu'apportent les sciences de l'évolution au clinicien ?

L'enseignement de la biologie évolutionniste en médecine peut aider le clinicien à se poser des questions dont on a négligé la pertinence : quelle est l’utilité du colostrum, le lait artificiel est-il adapté au nourrisson, le déclenchement de l’accouchement, la péridurale et la césarienne ne sont-ils pas trop perturbateurs dans la complexe mise en place des premières relations mère-enfant, quel est le rôle de la fièvre, des nausées, de la toux, etc. ? La première vertu de la biologie de l'évolution en médecine est peut-être d’ordre didactique pour le patient en lui expliquant l’origine et la nécessité des symptômes en approfondissant la physiopathologie. Les nausées du premier trimestre de grossesse sont issues d’un processus de protection du nourrisson contre des toxines que la mère pourrait ingérer ; la simple explication de ce rôle potentiellement bénéfique peut aider à mieux les supporter. Savoir que la toux est le symptôme le plus ancien et le plus robuste nous fait mieux comprendre que tous les antitussifs, sans exception, ont un rapport bénéfices/risques négatif.

En quoi cette approche remet-elle en question la notion de maladie ?

L’exemple désormais classique est celui de la supposée carence martiale des femmes enceintes. Au lieu de se demander pourquoi toutes les femmes enceintes avaient un taux de fer en baisse, la médecine a considéré que c’était une « anomalie » qu’il fallait corriger. Alors qu’il s’agit en réalité d’un mécanisme de protection contre les infections dans une situation où leur système immunitaire était abaissé pour accepter l'intrus que représente le fœtus.

Cela fait plusieurs années que vous vous passionnez pour Darwin et les sciences de l'évolution, comment avez-vous travaillé sur ce livre ?

À force de fréquenter des évolutionnistes qui s’intéressent à la médecine, j’ai assemblé et compilé nos nombreux échanges avec l’œil du clinicien. Le premier chapitre rappelle les lois de l'évolution et ses mécanismes, les chapitres suivants examinent les différentes disciplines médicales, une à une avec ce regard novateur et panoramique.

Éditions du Seuil, Collection Science ouverte, janvier 2017, 448 pages, 26 euros

Maude Bernardet

Source : Le Quotidien du médecin: 9551