« On va me laisser ce que je ne veux pas faire »
Que redoutez-vous avec la délégation de tâches ?
Dr Pierre-Luc Chardot : Je ne suis pas contre la délégation mais je m’interroge encore sur ces nouvelles pratiques. Que va-t-il rester de la médecine ? Les maisons de santé et la délégation sont des solutions d’urgence trouvées par le gouvernement qui ne peut pas augmenter le nombre de médecins par un coup de baguette magique. Les patients sont satisfaits car on leur promet l’accès aux soins, les infirmières seront valorisées, les pharmaciens ont trouvé un moyen d’augmenter leur chiffre d’affaires. Mais qu’est-ce que cela va rapporter aux généralistes ? Le risque est qu’il nous reste tout ce que je n’ai pas envie de faire : la paperasse.
Il faudrait donc revaloriser les généralistes plutôt que les inciter à déléguer ?
Dr P.-L. C. : Je crains qu’on laisse au généraliste seulement les consultations les plus chronophages. Le rendez-vous de 30 minutes avec un patient chronique ne sera plus compensé par la bobologie qui dure 5 minutes et cela va encore plus contribuer à la désertification médicale. La médecine actuelle n’est pas assez rémunératrice. Je passe parfois 45 minutes à remplir un dossier d’APA pour 25 euros. Il n’y a pas de solution miracle mais il faudrait soit un acte suffisamment rémunéré, soit une rémunération au temps passé avec le patient à la Suisse, soit encourager le salariat.
L’envie de partager ses compétences est-elle une question de génération ?
Dr P.-L. C. : Pas forcément, puisque je vais bientôt m’installer dans une maison de santé pluridisciplinaire avec d’autres médecins qui eux aussi sont en deuxième partie de carrière. Cependant, nous n’avons pas tous le même degré d’implication pour le travail coordonné. Nous sommes en train de monter des protocoles sur la prévention des chutes avec les kinés, sur des suivis de nutrition… Mes collègues, davantage investis que moi dans ces protocoles, y voient la possibilité d’un meilleur confort de vie car cela leur permettra de réduire leurs horaires en faisant des réunions rémunérées par les nouveaux forfaits. Le risque est qu’avec ces nouveaux modes de rémunération, les praticiens multiplient les contrats de médecin traitant mais ne se rendent plus disponibles pour les patients présentant une maladie aiguë, leur demandant d’aller consulter ailleurs vers les urgences ou des confrères plus concernés par la notion de médecin de famille.
« Coopérer améliore le suivi du patient »
Quels avantages y a-t-il à déléguer pour le généraliste ?
Dr Fabien Quedeville : Nous avons besoin des compétences des autres. Si on travaille mieux, si on délègue, on coopère, on coordonne, nos conditions d’exercice ne pourront que s’améliorer. Ainsi, on peut récupérer le fameux temps médical – que je préfère appeler temps de soin – qui nous manque. Celui-ci est dédié aux actions qui sont utiles, comme la prévention, les relations avec le médico-social, etc.
Que peut y gagner le patient ?
Dr F. Q. : La coopération entre professionnels apporte avant tout un meilleur suivi au patient. Pendant longtemps, le généraliste a travaillé seul mais aujourd’hui, il doit coordonner les parcours. Pour les diabétiques par exemple, la prise en charge varie d’un patient à l’autre. Certains nécessitent un soutien diététique, d’autres ont besoin d’explications sur leur traitement... Pour chaque cas, on peut travailler avec un autre professionnel de santé : le diététicien, le pharmacien, l’infirmier... Une même protocolisation pour tous les patients ne fonctionne toutefois pas. C’est là que les CPTS vont être intéressantes, car elles permettront de construire des projets de santé autour des pathologies, de la population, du territoire.
Le paiement à l’acte est-il compatible avec ces nouveaux modes d’organisation ?
Dr F. Q. : Je reste favorable au paiement à l’acte pour des pathologies aiguës et pour des actes techniques, mais il faut aller plus loin dans les rémunérations forfaitaires. Tout le monde court après l’acte et on s’épuise tous. Est-ce qu’aujourd’hui, faire payer 25 euros à un patient chronique qui vient renouveler son ordonnance tous les trois mois a du sens ? Aujourd’hui, il y a plusieurs modes de financement possible. Les CPTS qui émergent pourront apporter une prise en charge en équipe de certains patients.
Comment expliquer que les médecins aient encore des réticences à déléguer ?
Dr F. Q. : Pour moi, les blocages viennent souvent de l’ancienne génération à qui on a appris que le médecin était tout-puissant et que la réponse était forcément médicale. Or, il faut utiliser les compétences de chacun. Un patient ne dit pas forcément les mêmes choses à son médecin, à son pharmacien, à l’infirmier… Il y a un vrai partage à avoir avec les autres professionnels de santé.
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